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La connaissance contre la pauvreté PDF Imprimer Envoyer
Civilisation - Écrit par Isabelle Germain - Mercredi, 06 Janvier 2010 22:49   
esther dufloLa lutte contre la pauvreté ne se gagne pas avec de bons sentiments, ni en laissant aux seuls pauvres le soin de lutter. L’expérimentation in vivo , s’avère bien plus efficace. Evaluer,  avec la rigueur des essais cliniques, les politiques de lutte contre la pauvreté, examiner ce qui est mis en œuvre avant de construire de grandes théories ou de s’embarquer sur de fausses pistes… C’est la méthode d’Esther Duflo, première titulaire de la -bien nommée- chaire « Savoirs contre pauvreté » au Collège de France, professeure en économie du développement au MIT et fondatrice de J-PAL, laboratoire d’action contre la pauvreté. C’est ce qu’elle explique dans deux essais publiés ce 7 janvier, aux éditions Seuil - la République des idées.

Des pauvres responsables…duflo1

« Les pauvres sont plus responsabilisés que les riches » affirme-t-elle.  Contrairement à ce que laissent croire les discours sur l’aide aux pays en développement, les pauvres doivent se prendre en charge eux-mêmes, plus que les riches. Dans le premier essai, « le développement humain », consacré à la santé et à l’éducation, elle explique par exemple quels sont les freins aux soins préventifs.

Dans beaucoup de pays en développement, les parents négligent la vaccination préventive de leurs enfants parce qu’ils en perçoivent le coût mais pas les bénéfices, alors qu’ils sont disposés  à dépenser beaucoup pour les faire soigner lorsqu’ils sont malades. Plusieurs expériences ont été menées en Inde. D’abord  l’association Seva Mandir  a organisé des campagnes de vaccination mensuelles en faisant venir des infirmiers dans les villages une fois par mois évitant ainsi aux familles de parcourir des kilomètres. L’impact a été bon pour le premier vaccin mais moyen pour le rappel. Alors, l’association a fait en sorte que cette vaccination devienne rémunératrice. Dans 30 des villages testés, elle donnait en plus un kilo de lentilles aux mères qui faisaient vacciner leurs enfants et un lot d’assiettes en cas de vaccination complète. L’impact de ces politiques incitatives fut très fort.

« Dans les pays riches, la vaccination est obligatoire, on ne se pose pas de questions. Dans les pays pauvres, chaque individu est responsabilisé, les politiques publiques n’ont pas encore mis en place les bonnes mesures incitatives » faisait observer Esther Duflo lors d’une conférence au Collège de France. Idem pour l’instruction. L’école obligatoire dans des pays riches comme la France épargne des choix douloureux. Les habitants des pays pauvres en revanche sont livrés à eux-mêmes : envoyer l’enfant à l’école, le garder pour aider à la ferme ou à la maison…

… Et autonomes

Cette critique de responsabilisation excessive des pauvres se retrouve aussi dans le deuxième ouvrage, « La politique de l’autonomie ». Au nom de la nécessité de « rendre aux pauvres la lutte contre la pauvreté », les pays riches ont mis au point des outils  qui ne s’avèrent pas forcément adaptés au plus grand nombre. Le microcrédit par exemple. Très vite, il freine la prise de risque et empêche les entreprises de se développer. Son principe repose sur des emprunts faits en groupe et des remboursements hebdomadaires. Dans de telles conditions, impossible de prendre des risques qui pourraient impacter les autres membres du groupe. Impossible aussi de penser long terme. Un entrepreneur qui, par exemple, veut se lancer dans le textile a le choix entre, d’un côté, investir dans une machine à coudre et du tissu et, de l’autre, acheter et revendre des saris. La deuxième activité assurant des revenus plus immédiats que la première, c’est la solution la moins risquée et à court terme qui sera privilégiée. La responsabilisation excessive conjuguée à l’impossibilité de prendre des risques conduit dans une impasse. « Il y a quelque chose de pervers dans ce système » juge Esther Duflo.duflot

Responsables mais inaptes à prendre des risques

Mais il n’y a pas que ça. Les pauvres sont poussés à la création d’entreprise dans le seul but de se procurer un emploi. Beaucoup l’adoptent par défaut mais seraient plus à l’aise dans un système salarié plus protecteur. Responsabiliser les populations au point de ne pas leur laisser d’autres alternatives que l’entrepreneuriat n’est pas forcément une aide  aux pays pauvres. Esther Duflo signale par exemple qu’au Pérou, 69 % des pauvres des régions urbaines ont une petite entreprise. Par comparaison, dans les pays de l’OCDE la proportion des individus qui sont à leur compte n’est que de 12 %. Et ils bénéficient de protection sociale prise en charge par l’employeur. Mais le microcrédit est rentable, alors il reste présenté comme la panacée par ceux qui le proposent « Personne ne demande à un vendeur de voitures d’évaluer son impact sur la vie des clients ! » s’exclame l’auteure.

L’expérimentation in vivo  abat aussi quelques idées reçues sur les femmes. La micro finance prête surtout aux femmes parce qu’elles seraient plus fiables, cela améliorerait leur pouvoir de négociation au sein du ménage et parce qu’elles ont, moins que les hommes, accès au crédit en général. Rien ne prouve la validité de ces hypothèses et il est même montré que le microcrédit ne fait pas augmenter la rentabilité des entreprises féminines. Côté autonomie il y a parfois des ratés : au Kenya,  une ONG avait décidé d’aider un groupe de femmes qui avaient mis au point un système pour s’entraider pour le travail aux champs. Dès que l’aide est arrivée, ce sont des hommes qui ont pris la place des femmes dans les champs… Effet Rockefeller.

Et pourtant, l'expérience montre que, lorsque des quotas de femmes sont appliqués à la gouvernance locale, de nouvelles orientations sont prises. Certes, en Inde, en un premier temps, lorsque le Pradhan – l’Edile - était une femme, l'objection la plus fréquente consistait à dire que son mari pour lequel le terme "Pradhanpati" avait été inventé, prenait les décisions à sa place. Il n'empêche : lorsque les femmes dirigent les affaires locales, elles font plus d'investissements en eau potable que lorsque les hommes seuls décident. L'expérience montre aussi que les communautés dans lesquelles les femmes sont aux postes de décision ont moins de préjugés sur les femmes. Des tests menés dans des communautés avec et sans quotas sont très clairs.

Expérimenter, essayer, mesurer, tâtonner parfois, pour mettre au point des politiques publiques adaptées est une méthode certainement plus prometteuse que celle qui consiste à aider les pauvres jugés méritants.

 

« Le développement humain », Lutter contre la pauvreté 1 « Politique de l'autonomie », lutter contre la pauvreté 2, Esther Duflo, Seuil – La République des idées.

 

 

 

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