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Un beau ramdam médiatique que la publication, par Médiapart, d'enregistrements pirates de conversations de Liliane Bettencourt, première fortune de France. Ces révélations viennent à point nommé, juste avant l'ouverture début juillet d'un procès complexe : il opposera la fille de la principale actionnaire de L'Oréal au photographe François-Marie Banier, qu'elle accuse d'avoir abusé de la faiblesse de Liliane Bettancourt pour la déposséder de sa fortune. Cette dernière récuse la version de sa fille. Un procès en famille sur fond de lutte pour la prise de contrôle de l'Oréal, sur lequel lorgne le groupe suisse Nestlé. L'Elysée, selon les conversations, s'intéresse de près à l'affaire.
Quant à Eric Woerth, son nom apparaît au cours des échanges à propos de sujets souvent annexes. Mais c'est sur lui, et sa femme, que se cristallise l'attention. Pour le ministre du Travail, le fait que ces éléments apparaissent en plein débat sur la réforme des retraites, dans lequel il est en première ligne, ne « semble pas relever du hasard ».
Le ministre réfute tous les éléments du verbatim publié par Mediapart. Des « allégations totalement dénuées de fondement », répète-t-il. Mais de quoi s'agit-il exactement ? De plusieurs éléments parcellaires, puisqu'ils reposent sur des extraits de conversations, enregistrées illégalement. Mais désormais largement diffusées dans les médias.
Une « femme de »...
Eric Woerth est d'abord cité au sujet d'un bâtiment de l'Hôtel de la Monnaie, appelé à héberger un « auditorium André-Bettencourt ». Le gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, Patrice de Maistre, assure dans un enregistrement avoir obtenu le bâtiment « grâce à Eric Woerth, dont la femme travaille pour nous ». Il ajoute : « C'est lui qui a permis à l'Institut de récupérer le bâtiment dans lequel on va faire l'auditorium. » Le ministre dément toute implication dans cette opération immobilière. Dans tous les cas, dans la conversation, rien ne permet de penser qu'il s'agisse d'une opération illégale.
Outre le ministre, sa femme est nommée à plusieurs reprises dans les conversations. Florence Woerth est en effet salariée depuis 2007 de Clymène, société qui gère la fortune de Liliane Bettencourt, « en tant que directeur "Investissements et Recherche", confirme le ministre (on notera au passage qu'il ne dit pas « directrice »). « Jamais, en aucune façon, je ne suis intervenu pour que mon épouse obtienne ce poste », se défend Eric Woerth.
Autre son de cloche chez Patrice de Maistre : « Il m'a demandé de le faire » - embaucher madame Woerth - alors qu'il était ministre du Budget, assure le gestionnaire à Liliane Bettencourt. Laissons les dos à dos. D'autant que la compétence de Florence Woerth n'est pas en cause. Eric de Maistre, « c'est une femme intelligente ». Eric Woerth assure que son épouse « est entrée chez Clymène par choix professionnel, grâce à sa formation et à son expérience. Elle a sa propre vie professionnelle depuis 25 ans. »
… pas assez discrète
Mais le plus important n'est sans doute pas de savoir qui a décidé quoi, ou de quel homme ou quelle femme il est question. Ce qui frappe, c'est l'impression de voir ici révélé l'état d'esprit présent dans les hautes sphères politico-financières : embaucher la femme d'un (ou pourquoi pas le mari d'une) ministre peut apporter des bénéfices. A condition d'être discret...
Car Patrice de Maistre, le 23 avril, explique à Liliane Bettencourt qu'il a eu tort d'embaucher Florence Woerth : « Je me suis trompé quand je l'ai engagée. C'est-à-dire quand en fait avoir la femme d'un ministre comme ça, ça n'est pas un plus, c'est un moins. Voilà. Je me suis trompé. Pourquoi? Parce que comme vous êtes une femme, la femme la plus riche de France. Le fait que vous ayez une femme de ministre, chez nous, tous les journaux, tous les trucs disent, euh, oui tout est mélangé, etc., bon. »
Ainsi, lui même ressent un malaise face à ce qui ressemble à un mélange des genres. Impression de malaise confirmée par un autre commentaire de Patrice de Maistre sur Florence Woerth. Le même jour, il enrage parce que « ça fait trop de bruit. Elle s'est fait nommer chez Hermès sans me demander ». Elle a en effet intégré ce printemps le conseil d'administration du groupe de luxe.
"Petites sommes" et discrétion
Ce qui gêne donc principalement Patrice de Maistre, c'est la trop grande visibilité des relations entre pouvoirs politique et financier. La discrétion semble plus appropriée : « Si vous voulez, aujourd'hui, sans faire de bruit, je pense qu'il faut que j'aille voir son mari et que je lui dise que avec le procès et avec Nestlé, il faut qu'on soit trop manœuvrants et on peut plus avoir sa femme. Et puis on lui, on lui, on lui donnera de l'argent et puis voilà. Parce que c'est trop dangereux. »
Voilà alors que s'ouvre un autre front polémique. Pour étouffer les soupçons de collusion des petits arrangements et gros billets entre amis ? Là encore, Eric Woerth réfute. Sur RTL, il assurait : « à aucun moment mon épouse et moi-même n’avons reçu d’argent à titre personnel de Liliane Bettencourt. ». Mais dans un contexte politique, le sujet est sensible. Car une autre histoire d'argent apparaît toutefois dans les propos de Patrice de Maistre, le 4 mars, alors qu'il invite Liliane Bettencourt à signer des autorisations de paiement dans le cadre de la campagne des régionales. « Vous savez, en ce moment, il faut que l'on ait des amis. Ça, c'est Valérie Pécresse. Ça, c'est Eric Woerth, le ministre du budget. Je pense que c'est bien, c'est pas cher et ils apprécient. » Rien d'illégal, là encore, les sommes ne dépassent pas 7 500 euros. Mais une fois encore, l'impression de mélange des genres fait mauvais effet.
L'Elysée aussi
Un mélange des genres qui, finalement, ne s'arrête pas au couple du ministre. Car, si Eric Woerth cristallise l'attention médiatique, Nicolas Sarkozy apparaît lui aussi de façon récurrente dans les enregistrements. Lui aussi est présenté, dans un enregistrement le 4 mars, comme bénéficiaire de « petites sommes ». A nouveau, les éléments ne laissent rien apparaître de légalement répréhensible. Mais là encore, ces petites histoires d'arrangements sont révélatrices de liens embarrassants entre pouvoirs politiques et financiers.
Car au coeur du procès mené par la fille de Liliane Bettencourt sera posée la question du discernement de celle qui possède le quart des actions de L'Oréal. Liliane Bettencourt à beaucoup à perdre. Si la justice considère que son jugement est altéré, cela pourrait ouvrir la voie à une prise de contrôle de l'Oréal par le groupe suisse Nestlé. D'où le rôle de l'Elysée. Patrice de Maistre assure : « on m'a dit que Sarkozy pouvait être très important dans tout cela. Parce que si Sarkozy dit à Nestlé: “Je vous préviens, je ne suis pas d'accord”, ça sera très difficile. »
Une plongée en eaux troubles, décidément, que ces enregistrements pirates. Première fortune de France, amitiés entre puissants, mélange des genres entre politique et finance... le tout sur fond d'appétit étranger pour un fleuron français... Le procès autour de François-Marie Banier débutant dans moins de deux semaines, les questions brûlantes risquent de ne pas s'éteindre. Si l'Elysée reste coi pour le moment, le couple Woerth entend réagir : « Nous nous réservons le droit de porter plainte pour diffamation. Nous ne laisserons pas entraîner dans un procès auquel nous sommes totalement étrangers ».
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