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Dossier richesses : Revisiter la «valeur travail» PDF Imprimer Envoyer
Civilisation - Écrit par Elsa Fayner - Lundi, 13 Juillet 2009 21:49   

« Qu’est ce qui est important dans votre vie pour qu’elle soit riche ? ». C’est la première question du sondage « Qu’est-ce que la richesse » mené par LES NOUVELLES News. Et la réponse qui a remporté le succès le plus franc a de quoi surprendre : « Exercer un métier, une profession intéressante ».

Pour la majorité des personnes interrogées, l’intérêt du travail passe, de peu, avant la famille, les amis, mais également avant la condition sociale, le confort matériel, la formation, ou le temps libre.

1. Un travail intéressant, mais pas envahissant

Il ne s’agit pas de travailler moins, ni de gagner plus, mais d’exercer un métier qui intéresse, c’est-à-dire, selon Le Petit Larousse, qui retient l’attention, inspire de la curiosité, de la bienveillance, et de l’agrément.

« Les Français entretiennent un rapport singulier au travail. Plus encore que les autres Européens, ils déclarent que le travail est très important dans leur vie », constatent en effet Dominique Méda et Lucie Davoine dans leur étude Place et sens du travail en Europe : une singularité française?. Et le taux de chômage élevé, la prégnance de l’emploi précaire ainsi qu’un fort sentiment d’insécurité de l’emploi ne suffisent pas à expliquer une telle situation. « Les Français se distinguent en effet par des attentes de réalisation dans le travail plus intenses que celles de leurs voisins européens. Le travail est pour eux plus fréquemment un investissement affectif, d’après les enquêtes d’Ipsos et de la Sofres ». Les Français sont ainsi 42% à penser qu’ils « s’accomplissent souvent dans le travail », pour une moyenne européenne de 30%. Et ils plébiscitent les notions d’accomplissement et de fierté.

En même temps, plus que les autres Européens, ils souhaitent que le travail prenne moins de place dans leur vie. Ce « paradoxe français » -comme le nomment Dominique Méda et Lucie Davoine- peut s’expliquer par « la moindre qualité des relations sociales en France, ou par des conditions de travail et d’emploi dégradées, mais aussi par le souci des individus de consacrer plus de temps à leur vie personnelle et, surtout, de mieux concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale ». Les Français sont d’ailleurs ceux qui déclarent le plus souvent éprouver des difficultés de conciliation, et des tensions entre les deux sphères.

Exercer un métier intéressant, donc, certes, mais accompagné des moyens qui permettent de mener une vie sociale et familiale : ainsi pourrait se définir une vie « riche » pour une grande partie des Français.


2. Des critères de richesse peu pris en compte


Pour évaluer une telle « richesse », il pourrait être utile de savoir si l’offre correspond-elle à la demande. A-t-on les moyens, en France, d’exercer un métier intéressant, tout en menant une vie sociale et familiale ?

Pas vraiment, en ce qui concerne la conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle. En France, fin 2005, les deux tiers des 2,4 millions d’enfants de moins de 3 ans étaient encore gardés à la maison, le plus souvent par leur mère, selon le ministère de l’Économie. Seuls 18% étaient gardés par une assistante maternelle agréé, et 8% dans les établissements d’accueil, dont les crèches. Les femmes assument toujours par ailleurs l'essentiel des activités domestiques, en y consacrant en moyenne 16 heures par semaine, contre 6 pour les hommes, selon une enquête Ispos de la même année. C’est d’ailleurs sur ce boulevard qu’ont été promus et encouragés les « services à la personne ».

Ce qui nous ramène au premier élément de richesse : l’intérêt du travail. Les services à la personne sont-ils « intéressants » par exemple ? Inspirent-ils de la curiosité, de la bienveillance, de l’agrément ? On peut en douter puisque le turn-over y est de plus de 35%, selon l’Anact. « Au début des années 2000, pour répondre au vieillissement de la population et à la demande des Conseils généraux qui géraient la toute nouvelle APA[1], les organismes prestataires ont fait monter en puissance la qualification des employées. Un nouveau référentiel métier et un diplôme ont même été créés », raconte Ghislaine Doniol-Shaw, ergonome, qui a mené une étude sur les parcours professionnels des femmes dans ce secteur. « Pourtant, la volonté politique a rapidement changé de cap. Le plan ‘’Borloo’’, de développement des services à la personne, a promu l’emploi privé et la concurrence entre prestataires. Désormais, l’employée doit se mettre ‘’au service’’ du ‘’client’’, et non plus ’’aider’’ la personne. Ce doit même être sa principale qualité. Elle doit être disponible en permanence, mais également pouvoir intervenir en un temps réduit, et en horaires fragmentés ». Des demandes pourtant contradictoires : quand chaque tâche est chronométrée, et le temps imparti insuffisant, les employées ne peuvent accompagner la personne dépendante sans la brusquer. Elles ne peuvent faire valoir leur expérience, leur souci de bien faire, et se retrouvent contraintes de travailler dans le stress, l’urgence et le malaise éthique.


3. Des mots contre les chiffres ?


Dans le travail, les injonctions contradictoires, c’est tendance de toute façon. Le travail doit se faire en équipe, et les évaluations sont individuelles. La qualité doit être totale, et le temps réduit. En un mot, il s’agit de faire toujours plus avec toujours moins. « Actuellement, dans toutes les professions, dans le public comme dans le privé, les gens disent que ce qui leur est demandé ne fait plus sens. Qu’ils travaillent de plus en plus, et de plus en plus mal. Qu’ils n’adhèrent plus à leur entreprise, ou à leur institution », explique Vincent de Gaulejac, sociologue, auteur de La société malade de la gestion. « C’est particulièrement vrai pour toutes les professions qui faisaient la République : les avocats, les juges, les enseignants, les médecins, les policiers, etc. Ils ont souvent choisi ce métier par conviction, et se retrouvent aujourd’hui à ne plus pouvoir y croire car ils sont mis dans des contradictions trop fortes entre la valeur qu’ils attachent à leur métier et la manière dont ils sont évalués. Prenez l’exemple des obstétriciens, à qui l’hôpital reproche parfois de ne pas faire assez de césariennes. Certains résistent, d’autres cèdent, mais tout le monde est mal. »

Et rares sont les entreprises à adopter des réponses collectives. Car la contradiction est au cœur même de leur fonctionnement, explique Vincent de Gaulejac, à propos notamment des multinationales cotées en Bourse. « Le salarié se voit proposer des tickets psy, un coach, un séminaire, pour apprendre à gérer son stress, à mieux vivre son travail. Implicitement, ce discours signifie que c’est le salarié qui est lui-même responsable de son malaise, qu’il n’a qu’à effectuer un travail sur lui, et que ça l’aidera à supporter la situation ». Un tel discours permet de faire l’impasse sur les transformations des organisations, du management, des relations, et le stress qu’elles génèrent. « Il y a une vraie bataille idéologique derrière ce thème du stress au travail. D’ailleurs, il vaudrait mieux parler de ‘’violence’’ que de ‘’souffrance’’ au travail : cela permettrait de passer du discours de la victime à celui du contestataire », poursuit le sociologue.

Et si les indicateurs de richesse du futur se penchaient sur le langage, sur les mots comme révélateurs de l’état d’une société, un peu plus que les chiffres ?

Elsa Fayner

 

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