Je ne suis pas un héros

Pas de femmes parmi les meilleurs patrons de start up ? Et si les critères de définition des « meilleurs » et des héros en général étaient discutables…


Mercredi 4 septembre, 11 start-uppeuses se sont regroupées sur une photo pour répondre au magazine Capital. Celui-ci, dans son numéro du mois d’août, avait publié un panégyrique à la gloire de patrons de start-up à succès 100 % masculin. Explication, en substance, du magazine économique : nous n’avons trouvé aucune femme correspondant aux critères que nous nous étions fixés. Et si c’était ça, le problème ?

Les médias, fabriques de héros, ont pour point de départ la subjectivité de ceux qui les dirigent. On sait que les créateurs de start-up ont beaucoup plus de facilités que les créatrices à trouver des financements publics et privés, qu’ils ont de meilleurs réseaux et que le fait de voir des modèles masculins en haut de l’affiche nourrit leurs ambitions et leur confiance. Mais ils font de gros chiffres d’affaires, empochent de gros salaires et roulent dans de grosses voitures… Et ce sont autant de critères retenus en général par les journalistes pour dresser leurs palmarès. Les créatrices de start-up, elles, doivent plus souvent se battre contre les préjugés des financeurs et les stéréotypes qui leur indiquent que leur place n’est pas à la tête d’une entreprise. Sont-ils plus méritants qu’elles ? Sont-ils plus héroïques quand ils peuvent consacrer 100 % de leur énergie à leur entreprise alors que les femmes se sentent obligées de gérer aussi la vie familiale ?

La réponse à ces questions est subjective. Mais objectivement, ce sont eux qui sont sur la photo, érigés en modèles. Les hommes sont bercés de héros auxquels s’identifier, qu’il s’agisse de héros sportifs, de patrons, de dirigeants politiques ou autres scientifiques de renom. Pour les filles, les héroïnes sont discrètes, moins diverses et plutôt « princesses ». Oser s’aventurer sur des terres présentées comme masculines peut remettre en question leur sécurité ontologique, celle qui relève de l’être : « Suis-je bien une femme si je fais un métier d’homme ? », interroge l’inconscient prêt à ruiner l’ambition des femmes.

L’Histoire a été écrite quasiment à moitié : seulement 5 % des personnages cités dans les manuels scolaires sont des femmes. Les médias qui écrivent l’histoire contemporaine font à peine mieux. Pourquoi accordent-ils par exemple tant de visibilité à des sportifs ou à de grands chefs en cuisine ? Et les femmes qui assurent 80 % des tâches domestiques et familiales ne méritent-elles pas des statues ? Ne déploient-elles pas des compétences en logistique, biologie, management… quand elles parviennent à nourrir et assurer l’hygiène et le bien-être d’une famille, sans week-end ni vacances ? Si les hommes assuraient ce travail, il y aurait probablement des olympiades de la chasse à la poussière avec interminables interviews des concurrents dans les plus grands journaux télévisés… Tout ce que font les hommes semble digne d’intérêt, selon les critères des médias, ce que font les femmes ne mérite pas d’attention. On n’a pas terriblement évolué depuis que le MLF a voulu honorer « la femme du soldat inconnu » en 1970.

Des héros pour eux, des figures désincarnées pour elles. Le conseil d’État vient de confirmer que la restriction des modèles féminins à quelques images sexistes ne pose pas de problème. Quand le maire de Dannemarie affiche des silhouettes à la gloire des femmes réduites à l’éternel féminin , « maman ou putain », la plus haute juridiction administrative juge que « la méconnaissance alléguée de l’égalité entre les hommes et les femmes ne constitue pas une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. »

La liberté d’expression, la liberté de fabriquer des modèles et des héros, ont un prix. Ces libertés appartiennent à ceux qui détiennent le pouvoir et l’argent. Quel est le poids de la photo des start-uppeuses diffusée sur les réseaux sociaux par rapport à celle des start-uppeurs diffusée dans un journal connu ? Bien moindre. Il serait temps que les médias changent les critères de l’héroïsme pour ne plus écrire l’Histoire à moitié. Messieurs, à vous de chanter « Je ne suis pas un héros… Faut pas croire ce que disent les journaux ».

 

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Une réflexion au sujet de « Je ne suis pas un héros »

  1. Petite expérience hallucinatoire sur internet : je tape “héros” sur google images (apparition pléthorique de types super musclés super puissants super collants moule-boule), puis donc “héroïne”. Bon… pas déçue du voyage si je puis m’exprimer ainsi : en fait d’héroïne je vois défiler des pages entières de seringues et de petites cuillères ! Encore un mot qui devrait paraître en bonne place dans le fameux dico “le zizi des mots”.

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