Les travailleuses de la mer en eaux troubles

Marie Christine MonfortMarie Christine Monfort, économiste, experte en commercialisation des produits de la mer, vient de publier un rapport pour la FAO sur « le rôle des femmes dans la filière des produits aquatiques » (disponible ici).


 

Dans les métiers de la pêche et de l’aquaculture, les femmes représentent la moitié des travailleurs, mais elles doivent naviguer dans un système discriminant, où les impacts de la globalisation leur sont tout particulièrement défavorables. Pour Les Nouvelles NEWS, elle revient en détail sur ses observations.

Lorsque la FAO, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, m’a demandé de préparer un rapport sur le rôle des femmes dans la filière des produits aquatiques, je n’ai pas hésité une seconde. L’occasion m’était donnée d’éclairer ce que, de ma fenêtre d’économiste de la filière, j’observais depuis vingt-cinq ans : l’absence de reconnaissance des femmes dans les métiers de la pêche et de l’aquaculture.

Des ponts des navires de pêche aux usines de transformation, de réunion ministérielle en conférences internationales, j’y ai rencontré des femmes à des postes divers mais toujours invisibles aux yeux des décideurs. En somme, les femmes sont en soute, les hommes sur le pont. Ma connaissance de la filière et ma sensibilité féministe a convaincu la FAO de me confier ce travail de mise en lumière des femmes dans cette industrie.

J’ai alors rassemblé tout ce que les sociologues, anthropologues, économistes avaient écrit sur le sujet. Cette vaste compilation de connaissances au niveau mondial, complétée par six études de cas (l’Islande, l’Egypte, la France, L’inde, la Croatie, Le Sénégal) a mis en évidence que nous savons peu de choses précises sur la place des femmes dans cette industrie ; plus étonnant, le degré de connaissance ne dépend pas du niveau de développement des pays.

Connaissances peu profondes

Cette compilation a aussi mis en évidence les points de convergence de ces études : du Nord au Sud, les femmes doivent naviguer dans un système patriarcal discriminant, où les impacts de la globalisation leur sont particulièrement défavorables. En conclusion, il est apparu au fil de ce travail la carence de données dans de nombreux pays, et le manque de sensibilisation des décideurs politiques et économiques à ces questions, ce qui les amène à prendre des décisions biaisées et inévitablement inéquitables.

Qu’avons-nous appris ? Les données chiffrées (emploi désagrégé par sexe) et les analyses qualitatives des répartitions des emplois par genre sont rares. Bien sûr, on sait qu’en Islande 11% des pêcheurs sont des femmes, que 12% des dirigeants de sociétés de pêche sont des patronnes, que 48% des ouvriers des sociétés de transformation du poisson sont des ouvrières.

L’Islande se distingue par la qualité de ses statistiques même si la compréhension sociologique n’est pas exhaustive. On pourrait arguer que la pêche y est une activité économique prioritaire. Mais la qualité des connaissances est au Sénégal ou en Inde plutôt satisfaisante. Dans ces cas, ces pays reçoivent l’attention des agences de développement qui ont compris depuis de nombreuses années que l’efficacité de leur programme dépend de la prise en compte des questions de genre.

En France, le sujet reste à ce jour… un non-sujet, mais sous la pression des nouvelles règles d’attribution des fonds de soutien à la pêche (FEAMP , Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche) les décideurs devraient trouver le chemin vers leur intérêt.

Plafond de verre et plancher glissant

Les connaissances sont minces mais les conclusions des études existantes convergent : au niveau global, les femmes occupent la moitié des postes de la filière ; elles sont absentes des navires de pêche industrielle, mais bien présentes dans la pêche artisanale, notamment la pêche continentale, elles sont rares aux postes de direction, mais font tourner les conserveries de sardines, les usines de transformation de crevettes ; elles sont actives dans les ONG environnementales.

Qu’est ce qui explique cette géographie sociale particulière ? Cette industrie, au Sud comme au Nord est gouvernée par de solides règles patriarcales discriminantes. La littérature internationale abonde d’exemples de tabous culturels (défendant aux femmes de pêcher), de lois leur interdisant le droit de propriété, de règles freinant leur accès aux services bancaires, ce qui handicape leur accès aux équipements qui consolideraient leur compétitivité (chambre froide, atelier de découpe, frigo….) Plusieurs études rappellent combien les tâches domestiques qui incombent aux femmes les privent du temps et de l’argent nécessaires pour mener des occupations professionnelles.

Femme Mer
Une femme en train de pêcher à Dili, Timor-Leste, 2009. UN Photo/Martine Perret

Dans cette industrie, aussi, le plancher est glissant (plus les postes sont précaires, plus la proportion de femmes est élevée) et le plafond de verre particulièrement bas et épais : sur les 100 premières sociétés de produits aquatiques au monde, seule une est dirigée par une femme et la proportion des femmes à des postes de direction n’atteint pas 10%. Dans cette industrie, aussi, les femmes sont comme l’oxygène en montagne, elles sont rares en altitude.

Cette compilation a mis en évidence que du Nord au Sud, les femmes doivent naviguer dans un système discriminant, où les impacts de la globalisation (raréfaction de la ressource, exploitation humaine, changement climatique) leur sont tout particulièrement défavorables.

A quand l’efficacité ?

L’analyse des actions positives en faveur des femmes dans la filière a été rapidement menée : nous n’avons identifié aucune société ayant mis en place de programme spécifique d’encouragement, de soutien, d’accompagnement des femmes, alors que c’est le cas dans bien d’autres industries. Et même si quelques-unes, notamment les grandes sociétés norvégiennes d’élevage de poissons, l’évoquent pour un futur proche…

L’objectif de cette étude globale et mondiale était de rassembler et d’analyser les études existantes, et de faire prendre conscience aux décideurs privés et publics que ces mâles industries de la pêche et de l’aquaculture gagneraient à offrir une meilleure place aux femmes.

Les décideurs publics pourraient améliorer l’efficacité de leur distribution de subsides en intégrant les questions de genre. Et si l’argument de l’équité a rarement fait bouger les décideurs privés, ceux-ci pourraient voir les choses autrement en se rappelant que ces industries n’ont jusqu’alors pas brillé par l’excellence de leurs résultats sociaux, environnementaux et même financiers.

Marie Christine Monfort, économiste, marketing-seafood.com

 

Opportunités professionnellesFemmes Mer Portraits

En France, où les informations du rôle des femmes dans la filière sont rares (peu de statistiques discriminées par sexe ; peu d’analyses sociologiques ou anthropologiques détaillant les rôles et interconnexions par genre) une initiative publique récente visant à mettre en avant les femmes de la filière est à saluer.

La Direction des Pêches Maritimes, sous la tutelle du Ministère du Développement Durable, a publié au printemps 2015 un album de 42 portraits de femmes actrices de cette industrie (à télécharger ici). Ce livre est porté par Cécile Bigot, directrice des pêches maritimes et de l’aquaculture qui affirme : « Ce livre est fait pour susciter l’envie chez les femmes de s’engager dans ces voies (…), pour leur montrer qu’elles peuvent se saisir de ces opportunités professionnelles ». En espérant que cet album trouve sa place dans les centres d’orientation et que ces expériences inspirent les jeunes femmes et leur rendent la filière des produits aquatiques plus attractive.

 

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