Accueil MédiasBruits et chuchotements Aux chiottes le genre !

Aux chiottes le genre !

par Lucie Rondou
Photo Credit, Serene Lau, Innovation Storyteller, Garfield Innovation Center

Exemple de toilettes inclusives/Photo Credit Serene Lau

Des étudiants américains sont parvenus à installer des toilettes inclusives dans leur université. Pourquoi est-ce si important de ne pas faire apparaître les pictogrammes hommes/femmes sur les portes des toilettes publiques ? 


 

Une université de l’Etat de New York a décidé de « dégenrer » les toilettes publiques en son sein, une mesure applaudie par les étudiants sur place. L’occasion de revenir sur les fondements de ce débat de société. 

Les toilettes renforcent la dualité des sexes

L’histoire des toilettes dégenrées de l’université de Cooper Union commence en octobre dernier. Tandis que les anciens bâtiments de l’université s’apprêtent à être rénovés, des étudiant.e.s retirent les désignations « hommes » et « femmes » des toilettes. Mais cet acte de « vandalisme » n’est autre que l’expression d’un mouvement politique pour l’égalité des sexes et la libéralisation des identités plurielles et non-binaires. En effet la désignation des toilettes par le sexe est problématique pour plusieurs raisons. 

D’une part, cette distinction hommes/femmes est souvent accompagnée de pictogrammes chargés de significations. Un journaliste de Rue89 s’était amusé à les compiler et en faire une étude sémantique. Sans être exhaustif on peut retenir plusieurs choses.

pictogram-884043_960_720

 

Sur ces pictogrammes traditionnels, l’homme est représenté par une silhouette universelle tandis que la femme est représentée par une silhouette universelle qui porte une jupe. On peut donc penser que la femme est une variation de la personne, une personne en jupe. En plus de faire des femmes des personnes secondaires de l’humanité, ces pictogrammes ont le tort de faire l’amalgame entre « sexe » biologique et « genre » social. La façon dont nos organes génitaux sont agencés nous permet de faire pipi debout ou assis. En revanche, nos organes génitaux ont peu de choses à voir avec notre propension à aimer les jupes. Ce qui a inspiré la campagne « It was never a dress », qui imagine que la silhouette des femmes en robe serait en réalité une cape de WonderWoman.

Suivant ce raisonnement, on pourrait alors distinguer les toilettes publiques en fonction des personnes urinant debout et celles urinant assises. Ce qu’a fait l’université Cooper Union : il y aura désormais les toilettes « avec urinoirs et cabinets » et celles « seulement avec cabinets ».

Mais… L’argument de ceux qui s’opposent aux changements est d’une toute autre nature que notre manière d’uriner (le sexe) ou notre appétence pour les robes (le genre). Cet argument a à voir avec notre sexualité. En effet, les toilettes sont séparées afin d’éviter les risques d’exhibitionnisme ou de harcèlement sexuel de la part des hommes. L’hétérosexualité masculine étant alors perçue comme « prédatrice ».

Les toilettes publiques au service de la transphobie

Mais ce n’est pas pour ces raisons que les étudiants de Cooper Union ont décroché les pictogrammes. Cette action a été menée pour tous ceux qui ont échoué à être conforme à un genre. Chez les transsexuels, on appel « passing » : la capacité à « passer pour » une femme ou un homme. Si cette conformité est trop faible, un transsexuel risque des regards inquisiteurs, des insultes voire des violences physiques. Pour toutes ces personnes trans ou non conformes – dites non-binaires ou « genderqueer » ou gender fluide – les toilettes publiques sont souvent une épreuve désagréable.

Marie Hélene Bourcier, sociologue, militante et théoricienne queer, écrivait l’année dernière dans Slate : « Vous est-il déjà arrivé de vous faire jeter des toilettes parce qu’on vous a pris pour un homme qui s’introduit dans les toilettes des femmes? Tous les jours si, comme moi, votre expression de genre plutôt masculine jure avec la signalétique de la porte que vous venez de pousser. »

Vladimir Luxuria, une députée italienne trans, s’est vue traitée de « monstre » publiquement par une opposante rencontrée dans les toilettes pour femmes.  

Une application « We are all freaks here », a été lancée pour localiser les toilettes « safe », sans danger dans la ville pour les personnes transgenres, ou non conforme à la vision binaire des sexes. La dessinatrice Sophie Labelle, auteure de la BD « Assignée garçon », elle aussi victime de violences transphobes, préfère l’ironie en publiant ce billet.

Police des genres

Certains ont alors pensé mettre en place des toilettes « neutres » en plus des toilettes existantes. Mais cette solution ne satisfait pas entièrement la communauté trans. Car, à l’image des pancartes brandies en Caroline du Nord le 24 mars dernier à l’occasion de la manifestation contre une loi transphobe : « Une femme trans est une femme ». 

La sociologue canadienne Sheila L. Cavanagh affirme dans Queering Bathroom Monologs que le problème n’est pas que les toilettes soit genrées mais le fait qu’elles puissent légitimer une « police des genres normative », une violence et une restriction : « Les toilettes ne devraient pas donner le droit à quiconque de définir ce qui fait un homme ou une femme à la place des autres. » 

Marie Helene Bourcier enchaîne avec pessimisme : « Dans un pays qui est devenu le musée de la différence sexuelle et dont le conservatisme en matière de culture sexuelle est patent, on voit mal comment les toilettes françaises ne resteraient pas un puissant opérateur de genre au service de sa protection et de la police des genres, au même titre que le sport ou les salons de coiffure. »

A ce pessimisme Sarah Schmidtt, une des étudiantes de l’université de Cooper Union, répond : on nous objectait que « certes, on peut changer les panneaux, mais ça ne changera pas le contrôle exercé sur les personnes. Nous avons répondu : Peu importe la rapidité avec laquelle les comportements changent. Au moins, à présent, l’icône sur la porte des toilettes ne pourra plus valider ce contrôle ». 

Parallèlement à cette prise de position de l’université de Cooper Union, des mesures restreignant les libertés des personnes trans sont prises ou en voie de l’être aux Etats-Unis. La Caroline du Nord vient ainsi d’adopter une loi les obligeant notamment à utiliser les toilettes correspondant au sexe qui leur a été assigné à la naissance. Une loi aussitôt contestée en justice par des associations qui la jugent discriminatoire. La bataille qui se livre aux portes des toilettes publiques vient de commencer. 

 

1 commenter

09 Aziza 5 avril 2016 - 15:52

Ah, flûte! je veux avoir la paix aux toilettes, dans les douches des piscines, etc… ces histoires de « non discriminations » à outrance, n’ont qu’un seul résultat: on impose aux femmes la présence des hommes partout! Ils ont des espaces réservés, et nous, non! Je ne veux pas de bonshommes dans certains lieux, même si j’ai passé l’âge qu’on me mate….

Répondre

Laisser un commentaire