Accueil Culture « On ferait gagner du temps à tout le monde si on se regardait enfin dans la glace, les hommes »

« On ferait gagner du temps à tout le monde si on se regardait enfin dans la glace, les hommes »

par Hortense Lasbleis
Bonhomme n’est pas un stand-up comme les autres. Loin des ressorts habituels de l’humour, Laurent Sciamma y parle de féminisme, de masculinité toxique, fait des “big up” aux militantes pour l’égalité et se moque des hommes. Rencontre.
 
Au début du spectacle, vous vous définissez comme “pro féministe”…
Oui. Depuis quelques temps, sur scène et dans la vie, je fais attention à dire “pro féministe”. Un jour, j’ai découvert que chez les militantes, certaines préfèrent que l’on utilise ce terme [ndlr : pour éviter que des hommes reprennent une place de dominants dans le militantisme]. Je le comprends grave. Ce que j’entends dans cette formulation quand je l’emploie, c’est aussi l’idée que “je suis pour la lutte », que je revendique de me placer en soutien pas juste de la pensée mais aussi du combat pour que cette pensée existe. Et donc aux côtés de toutes celles qui se battent. 
 
Il y a des réactions vraiment différentes, selon les soirs ? 
Ça peut varier, mais il y a quand même toujours globalement le même équilibre, pour l’instant en tout cas. J’ai encore un public plutôt averti, qui sait ce qu’il vient voir, avec pas mal de militantes ou en tout cas des personnes déjà en amitié avec les sujets que j’aborde. Mais quelle que soit l’évolution de l’audience à l’avenir, tout le spectacle est pensé pour être le plus audible, inclusif et généreux possible. Faire du grand public, c’est toujours ce que j’ai cherché.
 
Les hommes semblent moins rire que les femmes pendant le spectacle…
Oui, c’est vrai. Je sens parfois qu’il y a plus de garçons que d’habitude dans la salle : il y a des blagues qui ne marchent pas de la même manière parce que je ne m’adresse pas toujours à eux. Les garçons n’aiment pas trop ne pas se sentir inclus… parce qu’ils le sont généralement toujours ! Par ailleurs, je constate aussi qu’ils sont plus discrets, sûrement parce que le rire est une émotion et que les garçons les extériorisent peu. C’est rare d’entendre un mec dire : « j’ai tellement ri, j’ai cru que j’allais me pisser dessus ! » Non, on est plus dans le contrôle… Mais plus ça va, plus je trouve que ça se lâche et ça circule !
 
Il date de quand, votre féminisme ? 
Comme beaucoup je pense, je crois, que je me suis reconnu dans le terme quand il a vraiment commencé à revenir dans l’espace politique. C’est un moment où, d’une manière générale, j’ai conscientisé le fait que j’avais toujours eu un esprit militant, de gauche. Après mes études et ma découverte du monde professionnel, j’ai choisi de mettre cet engagement politique au centre de mon travail et de ma vie. Dans ma trajectoire personnelle, le féminisme y avait une place importante. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser au sujet théoriquement, pour m’armer. Et évidemment depuis #MeToo, ça n’a fait que se préciser et se radicaliser.
 
Mais avec des prédispositions ?
Oui voilà, ça ne m’est pas “tombé dessus”. J’avais une sensibilité à l’injustice qui a toujours été là. Le fait d’avoir grandi avec deux sœurs, de m’être toujours senti en égalité et en harmonie avec elles. Et, surtout d’aimer ça en fait, ce rapport horizontal aux autres, ni au dessus ni en dessous. Dans le dernier film de ma soeur [ndlr : Céline Sciamma], Portrait de la jeune fille en feu, un des personnages dit à une autre que « c’est un sentiment doux que celui de l’égalité”. C’est exactement ça. L’idée que c’est agréable de se sentir l’égal de l’autre.
 
Et comment vous le vivez par rapport aux hommes autour de vous ? 
Je fais en sorte d’être cohérent, de ne pas m’entourer de mecs avec qui je devrais être dans le conflit ou la négociation. J’ai longtemps été très agressé par les « boysclubs », et donc par le monde extérieur en général. Quand j’ai travaillé en entreprise, par exemple, j’ai eu de grandes difficultés à y trouver ma place. J’ai fait en sorte, dès que j’ai pu, de m’en extraire et de m’en protéger. En prenant du recul je me suis demandé pourquoi tout ça me faisait souffrir : j’ai compris que c’était des dynamiques toxiques qui avaient toujours été là dans ma vie, dans les nôtres. 
Clairement, comme beaucoup de sensibles, et qui plus est « garçon sensible », j’ai pu me sentir seul, souvent. C’est sûrement aussi pour ça que je fais ça aujourd’hui. Quand on monte seul sur une scène, c’est qu’on sait gérer la solitude.
 
Et par rapport aux féministes ?
Pour l’instant, j’ai la chance de ne pas avoir eu de retours de militantes qui m’auraient dit :  “Franchement mec, NON”. J’essaye de faire tout cela de façon responsable et appliquée. Cela passe par une déconstruction de mes privilèges, mais aussi et surtout une application dans les actes : vérifier qu’il y aura toujours plus, ou au moins autant, de filles que de garçons dans les événements où on m’invite, ne pas contribuer à invisibiliser ou accaparer la parole… et du coup quand je la prends, faire toujours en sorte qu’elle soit utile et constructive.
 
C’est dans cette idée que j’ai construit mon spectacle. Sur scène, j’essaie toujours de ne pas donner mon point de vue sur le mode du général. Je raconte sincèrement mon histoire, je parle de mes sœurs, de mon histoire d’amour… Je parle de ce que j’ai vu, de ce que j’ai ressenti au moment où je l’ai vu, toujours sous la forme du témoignage. Mais un témoignage qui ne serait pas non plus juste une anecdote. Cela se fait en repolitisant la question, toujours. Trouver le bon équilibre entre l’intime et le politique, c’est ça l’enjeu du projet.
 
A un moment de votre spectacle, vous dites que vous avez honte, c’est un mot très fort…
C’est parce que c’est ce que je ressens ! A un moment donné, je me suis dit : “Il faut le dire comme ça.” La honte d’être un oppresseur, d’appartenir à un genre qui domine l’autre, dans un système pensé pour ça. En tant qu’homme cis-genre, blanc, hétéro et de la classe moyenne, je me retrouve dans un camp politique, de fait. Alors oui, assez tôt dans le spectacle, je dis que j’ai honte d’être un homme, et tant pis si ça créé une tension chez certains. Cette tension, c’est mon taf que de la prendre en charge. 
 
Vous sentez aussi qu’il y a un public pour recevoir votre spectacle ?
Complètement ! C’est ce qui est passionnant dans l’humour en spectacle vivant : on fait des choses qui dialoguent avec l’époque. Sur cette question des blagues que l’on peut faire ou non… En fait, ce n’est pas juste une histoire de droit, de morale, c’est aussi une histoire de possibles : qu’est-ce qui circule, comment on pense des trucs en même temps, comment des regards changent sur des sujets, comment, d’un coup, certaines choses qui ne faisaient pas rire avant font rire maintenant… C’est bouleversant de pouvoir regarder les idées qui infusent au présent, en temps réel. 
 
Qu’est-ce que les hommes peuvent apporter au combat pour l’égalité ?
Beaucoup, même si je ne tiens pas le discours “le féminisme ça ne marchera jamais si les hommes ne s’y mettent pas.” Dans l’Histoire, beaucoup de combats politiques ont progressé malgré les résistances des dominants. Par contre, je crois qu’on ferait gagner du temps à tout le monde si on se regardait enfin dans la glace, les hommes, pour nous responsabiliser. Beaucoup de femmes n’ont pas le choix de se battre. Nous, ce choix, nous l’avons. Notre solidarité doit être une décision.
 
Ça rejoint surement ce que je disais avant sur le fait que l’égalité puisse être désirable et que ça mérite d’être dit. Il y a des dominants et des dominés. Les dominés disent “on veut être égaux”, ça semble évident. Mais les dominants qui disent “on veut être égaux aussi”, c’est un déplacement que l’on n’a peut-être pas encore assez entendu dans le récit collectif. Exprimer que l’on veut partager équitablement le pouvoir, qu’on ne veut plus jouir de nos privilèges, c’est peut-être ce qui manque encore. Lier l’égalité réelle avec le bonheur réel qu’elle peut procurer.
 
 
Laurent Sciamma est en spectacle au Café de la Gare, à Paris, jusqu’au 2 mars, et en tournée à partir de 2020.
 
 
Propos recueillis par Nina Villaume & Hortense Lasbleis
 
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