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Métro, mayo, photos

par Morgane Fabrebouvier

UndergroundCréée en 2011, la page Facebook britannique affichant des photos de « femmes qui mangent dans le métro » fait aujourd’hui polémique. Explications.


 

« Je sais que je ne mangerai plus jamais dans le métro ». Et voilà, un peu plus de paranoïa et d’intranquillité dans les espaces publics pour les femmes, se sont indignés les médias ces derniers jours. Du Guardian, qui qualifie ces pratiques de « voyeuristes et honteuses » au London Evening Standard qui appelle à « mettre fin à ce jeu humiliant », levée de boucliers dans la presse britannique. En cause ? Une page Facebook diffusant des photos peu flatteuses de femmes en train de manger dans le métro londonien.

À son insu, la journaliste anglaise Sophie Wilkinson s’est retrouvée sur cette page. Sur le site pour lequel elle travaille, The Debrief, elle a raconté son expérience, le 3 avril : « Quand cet homme s’est assis en face de moi dans le métro et a pointé son téléphone sur mon repas, je me suis dit que j’étais juste parano. Qui voudrait photographier une fille en train de manger sa salade ? ».

Si son témoignage a provoqué le débat il a, revers de la médaille, accru la notoriété de la page Facebook WWEOT – Women Who Eat on Tubes (Femmes Qui Mangent dans le Métro). Après trois ans d’existence la page comptait, quand Sophie Wilkinson a écrit son article, 12 000 abonnés. Six jours plus tard, elle en compte plus de 20 000. En ligne, les photos de centaines de femmes mordant à pleines dents dans leurs casse-croûtes, l’heure exacte de la photo, le contenu du repas et le numéro de la ligne.

Comme des photographes animaliers

« Nous célébrons et encourageons les femmes qui mangent dans le métro. Nous ne les marginalisons pas. WWEOT est un groupe d’observation, qui ne porte pas de jugement. Il n’a pas vocation à intimider ou à persécuter », peut-on lire sur la page du groupe. Un simple tour du côté des commentaires suffit toutefois à remettre en cause cette affirmation. « Elle a bien raison de manger un yaourt 0 %, avec les kilos en trop qu’elle affiche au compteur », ricane un membre ; « N’importe quelle femme mangeant du poulet frit de façon aussi répugnante mérite d’être affichée sur internet », renchérit un autre. Sur la photo la plus populaire, une jeune femme blonde ouvre grand la bouche pour engloutir une banane… Après plusieurs sous-entendus graveleux, un homme finit par mettre les pieds dans le plat : «Avale la toute entière chérie, tu sais comment faire ». Recadrage d’autres membres du groupe, l’homme risque l’exclusion. « On n’est pas là pour insulter les femmes », peut-on lire dans les réponses. Oui, mais pour quoi alors ?

Dans un entretien avec le quotidien anglais The Telegraph, Tony Burke, 39 ans et créateur de la page, explique : « C’est de l’art. Nous capturons un instant unique, qui ne sera jamais reproduit. Nous transposons un moment à la fois ridicule et banal en performance artistique ». Rien que ça. Dommage qu’il ne puisse s’empêcher de poursuivre : « Nos photographes amateurs devraient porter à ces femmes la même attention que le photographe animalier porte à la faune ». La chasse est ouverte….

Droit à l’image contre liberté d’expression

Sophie Wilkinson raconte s’être sentie « humiliée » et « désemparée » devant l’impossibilité du retrait de sa photo. Car non seulement Facebook est libre de décider du retrait des images, et surtout, en Grande-Bretagne, le droit à l’image s’efface devant la « liberté d’expression ». Aucun recours contre cette forme de harcèlement et aucune loi pour l’encadrer.

Devant le tollé provoqué, TFL, l’organisme chargé du métro londonien, tout en admettant que la pratique n’était pas illégale, a appelé lundi 7 avril « les femmes se sentant en danger » à contacter les agents du métro ou la police des transports. Un élément à ajouter au « Guardian Project » lancé en août 2013 par le TFL contre les auteurs d’atteintes sexuelles et « comportements non désirés »

En attendant, Sophie Wilkinson souligne : « Maintenant, avant chaque repas, je me demande ce à quoi je ressemble en le mangeant. » Et c’est bien là le cœur du problème. De nombreuses affaires viennent rappeler que pour beaucoup, les femmes dans la rue ou dans un espace public, ne sont pas des usagers à part entière, mais des sources de divertissement, voire de gratification sexuelle. Il y a eu la vidéo « free sex » de Rémi Gaillard, tout récemment, mais aussi le « Comment choper une fille en trois questions ». On pense aussi au fameux « Paingout », utilisateur actif de Twitter et d’Instagram, qui poste sur les réseaux sociaux des photos volées de femmes dans la rue. Aucun problème pour l’intéressé qui explique que ces femmes, dont il coupe la tête, ne sont pas reconnaissables. Un peu plus loin dans l’objectification, donc.

Ce 9 avril, la page Facebook Women Who Eat On Tubes se gargarisait de pouvoir afficher la première image de femme mangeant dans le métro…parisien. Qu’en est-il en France, justement ? De façon générale, le respect du droit à l’image prime. Dans le Huffington Post, l’avocate Joëlle Verbrugge rappelle que dans le métro « il faut une autorisation préalable de l’exploitant pour toute prise de vue ». Elle reconnaît toutefois que la RATP se montre le plus souvent tolérante avec les photos prises par des amateurs dans un but non commercial.

En Belgique, la prochaine loi anti-sexisme prévoit justement de répondre à ces situations. Le texte pourra en effet s’appliquer, entre autres, à une page web « où sont publiées des photos de jeunes femmes, photos privées ou prises à leur insu et diffusées sans leur accord commentées de propos méprisants.»

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1 commenter

chacha 10 avril 2014 - 17:00

C’est ce que j’allais dire, justement. Le problème (juridique) avec ce genre de cas ou celui de gaillard, c’est que la loi actuelle ne peut être utilisée qu’à des fins « détournées ». Pour se défendre, on invoquer le droit à l’image (ou le harcèlement dans le cas Gaillard), alors que le vrai problème c’est le sexisme, c’est la raison pour laquelle on se sent mal à l’aise à la lecture d’une telle histoire.

Pénalisons le sexisme, et il n’y aura plus de problème juridique pour répondre à ce genre de cas, graves en effet, puisque c’est une rupture de tranquillité, et rappel à l’inquiétude, une notification d’étrangeté dans l’espace public, un renvoi vers l’entre-soi.

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