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L’Afrique du Sud appelée à ouvrir les yeux sur les violences de genre

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StarSA

« 150 viols par heure », à la une du quotidien sud-africain The Star le 8 février

Des militantes espèrent que l’affaire Pistorius éveillera enfin les consciences, dans un pays où sept femmes sont tuées et des dizaines violées chaque jour.


 

Mardi 19 février, Oscar Pistorius a été inculpé du meurtre avec préméditation de sa compagne Reeva Steekamp. Le coureur sud-africain, entré dans l’histoire en 2012 à Londres, pour avoir été le premier athlète paralympique à se confronter à des valides, se défend en assurant qu’il croyait avoir affaire à un cambrioleur.

L’affaire a eu un immense retentissement dans le monde entier. Mais en Afrique du Sud, nombreux sont ceux qui se demandent si elle permettra de prendre enfin en compte la question globale des violences contre les femmes, qui atteignent des niveaux record dans le pays.

Deux semaines avant ce meurtre, l’Afrique du Sud était secouée par le viol brutal d’une jeune femme de 17 ans, Anene Booysen, qui a succombé peu après à ses blessures. Deux hommes arrêtés pour ce crime doivent comparaître le 26 février.

Ces deux affaires ont provoqué un vif débat et des manifestations dans tout le pays, plusieurs militants des droits humains et responsables politiques appelant à agir contre les violences de genre.

Selon des chiffres publiés en 2011 par la police sud-africaine, 7 femmes sont tuées chaque jour en Afrique du Sud. Et toutes les 17 secondes une femme serait violée ; ce qui confère au pays, selon Interpol, le titre peu glorieux de capitale mondiale du viol.

Par ailleurs, dans une enquête publiée récemment par le Medical Research Council, pas moins d’un quart des 1 738 hommes interrogés, de toutes origines sociales, ont reconnu avoir déjà commis un viol.

Président décevant

Amanda Gouws, professeure en sciences politiques à l’Université de Stellenbosch, et membre de la Commission sud-africaine pour l’égalité des sexes, se montre pessimiste. Selon elle, malgré l’impact que ces deux affaires ont eu sur l’opinion publique, justice ne sera pas rendue à Anene Booysen.

« J’ai vu tant de cas qui commencent par un big bang, et qui se terminent par un déni de justice. Parce que les témoins n’ont pas tous été entendus, ou que des preuves ont été rejetées pour des raisons techniques… », constate-t-elle. « L’affaire Pistorius, dans la mesure où elle est très médiatisée, aboutira sans doute. Mais il y a des centaines, des milliers d’autres, qui restent impunies. »

Le jour même de l’arrestation d’Oscar Pistorius, le président Jacob Zuma prononçait son discours sur l’état de la Nation, dont beaucoup attendaient qu’il réponde aux tourments d’un pays en proie au marasme économique et à la violence.

Mais ce discours a laissé Amanda Gouw « très déçue », au regard des « 64 000 viols commis rien qu’en 2012 » dans le pays. « A propos des manifestations violentes, le président a souligné qu’il fallait une mobilisation des pouvoirs publics aux niveaux national, provincial et local, et qu’il fallait mettre en avant le rôle de la justice. Mais il n’a rien dit de cela à propos de la violence contre les femmes », déplore l’universitaire.

Des affaires en haut lieu

Pour autant, la violence contre les femmes en Afrique du Sud ne se résume pas aux viols et aux meurtres. La « violence domestique » inclut également les agressions physiques, le harcèlement ou les pressions psychologiques et économiques.

La semaine dernière encore, les médias sud-africains se sont fait l’écho de la plainte de la femme d’un ministre, Judy Sexwale, qui accuse sont mari de telles violences dans le cadre d’une procédure de divorce.

Ce n’est pas la première fois qu’un politicien de premier plan est accusé de violence contre une femme. Jacob Zuma lui-même a fait la une de la presse en 2006, alors qu’il était vice-président du parti au pouvoir, pour des accusations de viol. Il a finalement été acquitté.

Lubna Nadvi, responsable d’Advice Desk for the Abused (une ONG qui intervient auprès des victimes et des auteurs de violences) dans la ville de Durban, juge elle aussi que les autorités du pays doivent s’engager clairement dans la lutte contre les violences de genre.

« Je pense que le président doit déclarer sans ambages que les femmes et les filles ne sont pas des objets sexuels à disposition des hommes et qu’aucune culture, qu’elle soit africaine ou non, ne donne le droit aux hommes d’abuser des femmes. ». A ses yeux, « une déclaration forte de sa part pousserait les hommes à réfléchir à leur manière d’agir et à leur comportement à l’avenir ».

Lubna Nadvi note que les affaires Booysens, Pistorius et Sexwale ont au moins un mérite : celui de braquer les projecteurs des médias sur une question qui nécessitait cette attention.

Tirer la société de son déni

Pour la militante, la population et le système judiciaire sud-africains doivent enfin prendre conscience du contexte extrêmement violent dans lequel les crimes sont commis et réfléchir sur ce dont le pays a besoin pour changer l’environnement actuel. « Si la nation dans son ensemble ne passe pas à l’action, nous risquons d’être perçus comme le pays où les femmes et les filles sont partout en danger, même auprès de leur partenaire. »

La sociologue Shafinaaz Hassim, auteure d’un récent roman sur la violence domestique dans la communauté musulmane, partage cet avis. « Que ces affaires soient mises en avant tire la société de sa torpeur et de son déni stupide. Cela nous invite à soutenir les femmes de toutes les manières possibles – en tant qu’individus, communautés ou associations. »

Mais pour faire changer la situation, il ne suffira pas de soutenir les victimes et de mieux punir les auteurs : il s’agit aussi de rééduquer les enfants et de s’en prendre aux stéréotypes de genre, souligne Shafinaaz Hassim.

« En mettant en lumière les aspects négatifs, nous pourrons trouver de nouvelles voies, nous pourrons faire progresser notre société, afin de ne plus avoir à porter cette bannière de honte et d’horreur. »

© 2013 IPS-Inter Press Service

Avec Nalisha Adams à Johannesburg

 

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DOSSIER – VIOLENCES DE GENRE

 

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1 commenter

christine gamita 21 février 2013 - 21:29

Les violences de genre, pas seulement – Pas que le genre atteint, le sexe aussi : ce sont les féminicides en masse http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/01/violences-feminicides-androcides-sud.html

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