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Amour Artificiel

par Arnaud Bihel

herComment peut-on tomber amoureux d’une intelligence artificielle ? Spike Jonze nous prouve qu’il suffit de sortir d’un divorce difficile et de vivre dans le futur proche. La critique du mardi de Valérie Ganne.


 

L’affiche de Her ne ment pas sur le contenu du film : les fans de l’acteur Joaquin Phoenix y retrouveront son visage, cette fois moustachu, et ses yeux mélancoliques dans chaque plan du film. Dans un futur pas si lointain, Théodore, célibataire blessé par sa rupture, choisit d’avoir un logiciel d’ordinateur pour partenaire amoureux. Car ça peut avoir du bon. Jamais d’ennui dans les conversations grâce à son savoir encyclopédique croissant et son sens de l’humour, la sincérité est au rendez-vous tous les matins sans problème d’haleine, pas de problème de répartition des tâches ménagères et de vieillissement physique. De toute façon, votre alter ego est programmé pour vous aimer et se faire aimer. L’ex de Théodore résume parfaitement la situation : « Tu as toujours voulu avoir une femme sans affronter la réalité, tu as réussi. »

Comme notre héros adore les mots – il travaille en tant qu’écrivain public à lettresmanuscrites.com – cette liaison très intellectuelle est pour lui un vrai bonheur. D’autant que son logiciel, Samantha, a la voix de Scarlett Johansson, encore plus sexy sans corps. Par conséquent, Her est un film au bavardage assumé : Theodore soliloque, réfléchit à l’amour qu’il tente d’expliquer à sa logicielle chérie qui découvre ce sentiment. Le tout, sublimé par la bande son signée Arcad Fire.

Après tout Spike Jonze nous a habitués aux œuvres cérébrales et saugrenues : souvenez-vous de Dans la peau de John Malkovich où le héros découvrait une porte dérobée qui le menait à l’intérieur de l’acteur John Malkovich… L’idée d’un logiciel aussi sophistiqué n’est d’ailleurs pas si saugrenue puisque le réalisateur raconte qu’elle est née il y a dix ans de son dialogue avec une messagerie instantanée générée par intelligence artificielle. Au rythme des progrès informatiques, nul doute que Samantha existe déjà.

Ce voyage dans le futur annonce le notre. Her a été tourné en Chine dans un quartier ultra-moderne de Shanghaï qui existe déjà, agrémenté d’images de la Los Angeles d’aujourd’hui. Dans ce monde chacun est branché en permanence avec oreillette sur son smartphone ; sans information collective, sans media de masse mais à la communication maximale, cette communauté de solitudes parallèles est installée dans le confort. La quasi absence de voitures, une nourriture saine, le temps toujours au beau fixe, une architecture moderne et lumineuse contribuent à chouchouter une humanité retournée en enfance et dotée de doudous très sophistiqués. Et cette humanité, c’est nous. Faites le test : combien de temps allez-vous tenir sans allumer votre téléphone après le générique de fin de Her ?

 

Her de Spike Jonze, avec Joaquin Phoenix, Amy Adams, la voix de Scarlett Johansson, produit par Annapurna, distribué par Wild Bunch, sortie le 19 mars 2014

Oscar 2014 du meilleur scénario original.

Bande annonce

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1 commenter

chacha 27 mars 2014 - 11:32

Cet article passe totalement sous silence un aspect du film (comme tout le reste de la presse d’ailleurs, mais ici c’est particulièrement choquant) :
c’est aussi un film qui met en scène le fantasme masculin absolu: une femme qui dit oui à tout, qui écoute, qui est toujours disponible, qui s’occupe de tous les tracas du quotidien, qui trouve son homme beau, intéressant, drôle, en somme: une femme programmée pour aimer.
Tiens donc, attendez! Pas la peine d’attendre futur proche, technologie, tout ça tout ça pour la trouver: c’est lâfemme que la domination masculine se bat pour forger, et ce depuis des siècles.
Cette femme, elle existe déjà dans tous les films mainstream (et même ailleurs): vous savez, celle qui (canon, toujours) aperçoit le héros – qui lui est moche comme tout – et elle ne sait pas encore s’il est intelligent, ou drôle, ou même riche, non, mais elle tombe instantanément amoureuse de lui!
Ensuite le film expliquera son parcours à lui, l’évolution de sa psychée, son émancipation de sa famille, ses combats, son histoire, etc…. Tandis qu’elle, elle restera toujours là comme une donnée, on se saura jamais réellement qui sont ses parents, si elle a des frères et soeurs, où est-elle allée à l’école et, surtout, on la trouvera à la fin du film exactement au même point qu’au début, elle n’aura rien traversé, rien vécu (à part s’assurer l’amour du Mâle, of course, sécuriser sa position de poule ménagère).
Pas plus incarnée qu’Her, en somme.
Alors il n’y a pas de quoi s’extasier sur le futurisme de ce film : c’est du vu, revu et trop vu!

ps: avant de critiquer mon commentaire, imaginez l’accueil de ce film si les positions avaient été exactement inversées. Aurait-on anglé les critiques pareillement? Et tiens, le film aurait-il même existé sous cette forme? Tant qu’on ne verra pas le Beau et la bête…

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