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« Anti-genre » : les manipulations passent les frontières

par Arnaud Bihel
GenderAllemagne

« Non à l’enseignement de la masturbation et l’onanisme à l’école ! » Slogan d’une manifestation à Cologne le 18 janvier

En Pologne, en Allemagne ou en Suisse, comme en France, des mouvements s’opposent à l’éducation à l’égalité ou la sexualité dans les établissements scolaires, à coups d’intox.


 

La fronde irrationnelle contre les expériences en faveur de l’égalité filles/garçons à l’école, désormais incarnée par les « journées de retrait de l’école », provoque décidément le malaise. Après l’alerte des syndicats d’enseignants et de parents d’élèves marqués à gauche (Voir : Les dérangés du genre à l’assaut des écoles), le syndicat de parents d’élèves PEEP, classé à droite, dénonce à son tour dans un communiqué « cette grossière tentative de manipulation, qui fait un amalgame entre égalité fille-garçon et enseignement de la ‘théorie du genre’ ». Tandis que le ministère de l’Éducation nationale a dû se fendre d’une lettre aux chefs d’établissements. Retour sur des éléments de manipulation, qui ne trouvent pas leurs racines qu’en France…

La citation réarrangée

« Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents, ils appartiennent à l’État ». Les tracts pour les « journées de retrait de l’école » mettent en avant cette citation que la sénatrice socialiste Laurence Rossignol aurait prononcée le 5 mars 2013 sur le plateau de l’émission ‘Ce soir ou jamais’. Elle est largement reproduite sur de nombreux blogs et sites se déclarant opposés à la « théorie du genre ».

Laurence Rossignol a effectivement prononcé la première partie de la phrase. Mais la seconde est pure affabulation – son auteur initial l’a d’ailleurs confirmé le 29 janvier et @rretsurimages le prouve en vidéo. « Cette citation est une falsification et une manipulation comme l’est la campagne d’opinion menée contre le soi-disant enseignement de la théorie du genre qu’elle est censée illustrer. Le mensonge est au service du mensonge. », écrit Laurence Rossignol sur son blog. Elle entend poursuivre en justice les organisations et médias qui lui attribuent cette fausse citation.

Mais ce genre de désinformation, sur ce sujet, n’est pas franco-français. En Pologne, en Allemagne ou en Suisse, le fantasme de la « théorie du genre » (dite aussi, outre-Rhin, « idéologie de l’arc-en-ciel ») fait des étincelles.

Les faux prisonniers d’opinion

En Allemagne comme en France, ceux qui crient sont loin d’être majoritaires, mais ils crient fort. Et les rumeurs et mensonges passent les frontières, grossissant de concert.

On trouve ainsi, colportée sur des sites d’extrême-droite francophones (comme ici), l’histoire de parents allemands luttant à Cologne contre de prétendus nouveaux cours d’éducation sexuelle dans les écoles maternelles. Y figure encore ce mythe de la masturbation qui serait enseigné dès le plus jeune âge. Selon cette rumeur, plusieurs parents auraient même déjà fait de la prison pour avoir retiré leurs enfants des écoles afin de s’opposer à cette « pornographie scolaire ».

Tout cela est faux. Il s’avère qu’en septembre un tribunal a rejeté le recours d’une famille baptiste qui refusait que sa fille participe à des cours d’éducation sexuelle. Des cours obligatoires à l’école primaire, et qui n’ont rien de nouveau. D’autres affaires, similaires, ont eu cours ces dernières années en Allemagne. Ainsi en 2011, la Cour européenne des droits de l’Homme a rejeté les requêtes de 5 familles baptistes qui avaient été condamnées par la justice allemande pour avoir refusé de faire participer leurs enfants à des cours d’éducation sexuelle. Les sanctions étaient proportionnées, a estimé la Cour. Un père de famille a effectivement purgé une peine de prison… mais parce qu’il avait refusé de payer l’amende d’une première condamnation.

Le choc des organes génitaux

Une autre histoire venue d’Allemagne alimente les rumeurs : celle de 8 collégiens qui se sont évanouis lors d’un cours d’éducation sexuelle, alors qu’ils devaient colorier des organes génitaux. L’histoire est vraie. Mais il faudrait y ajouter l’explication de la directrice du collège, selon laquelle il n’y a aucun rapport avec le cours : un élève a fait un malaise, ce qui a provoqué des évanouissements « en chaîne ».

Par ailleurs cette histoire remonte au mois de juillet dernier. Si elle est réapparue en ce début d’année, c’est que dans un Land allemand, le Bade-Wurtemberg, le ministère de la Culture envisage d’inscrire « l’acceptation de la diversité sexuelle » dans les principes directeurs de l’éducation. Il s’agit de promouvoir la tolérance, explique le ministère. Mais « les forces conservatrices chrétiennes » ne l’entendent pas de cette oreille, relevait Der Spiegel le 9 janvier.

Et le discours des opposants ressemble fort à celui qu’on entend en France. Ils s’alarment de l’intrusion de « l’idéologie de l’arc-en-ciel » (version allemande de la « théorie du genre ») et ont lancé une pétition qui a recueilli, depuis fin novembre, près de 200 000 signatures – le compteur ayant explosé début janvier quand la presse nationale a commencé à l’évoquer. Comme en France, leurs messages évoquent la « rééducation morale et idéologique » que voudrait imposer l’enseignement.

Failles temporelles

Une autre histoire, vraie aussi, vient montrer qu’en Allemagne ce ne sont pas les nouveautés en matière d’éducation sexuelle qui posent problème. C’est le seuil de tolérance qui s’abaisse. Au printemps 2013, un livre sur l’éducation sexuelle destiné aux écoles primaires a été retiré à Berlin après « un débat féroce », rappelait Die Welt le 19 janvier. En cause, des images trop explicites. « D’où viens-tu ? » était pourtant « depuis 1991 l’un des titres les plus vendus de l’édition scolaire ».

Même faille temporelle en Suisse, où des élus organisés en « comité de Protection contre la sexualisation à l’école maternelle et à l’école primaire » ont relancé en décembre une démarche d’initiative populaire contre un supposé projet de l’Office fédéral de la santé publique « visant à instaurer dans toute la Suisse des cours d’éducation sexuelle, et ce dès l’école maternelle ». Relancé, car ils avaient dû remiser leur initiative en 2012 après la révélation du passé pédophile d’un membre du comité. Mauvais genre…

Ces opposants suisses extrapolent en fait sur une expérience malheureuse menée dans le canton de Bâle en 2012 : un projet de « sex boxes », des accessoires pédagogiques contenant des organes sexuels en peluche, à destination des écoles avait fait polémique avant d’être rapidement enterré. Mais aujourd’hui, dans leurs documents, les contempteurs français de la « théorie du genre » laissent entendre qu’il est d’actualité.

L’ennemi de l’Église

En Pologne aussi, « l’approche de genre appliquée dans certains établissements scolaires » s’attire les foudre de l’Église catholique, très puissante dans le pays, qui y voit un « danger mortel pour l’humanité, la famille, et l’identité sexuelle des enfants », rapporte TV5 Monde. Et des députés ultra-conservateurs se sont lancés dans le combat.

Seule une ministre, la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les sexes, Agnieszka Rajewicz-Kozlowska, défend l’enseignement de l’égalité, « tout en accusant l’Église de lancer un combat contre un ‘ennemi inventé’ par elle-même ».

En décembre au Parlement européen, « une grande mobilisation des forces les plus conservatrices » avait conduit au rejet du rapport Estrela, qui invitait les Etats membres « à garantir une éducation obligatoire et dispensée dans un cadre commun aux garçons et aux filles, en matière de sexualité et de relations affectives pour tous les enfants et adolescents (à l’école et en dehors de l’école), en prenant en considération leur âge et leur sexe ».

 

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7 commentaires

Xiuhcoatl_ 30 janvier 2014 - 14:55

.. d’ajouter ma contribution à la sauce allemande, puisque j’y vis depuis 15 ans, dans plusieurs régions: les cours d’éducation religieuse (catholique ou évangélique) sont obligatoires jusqu’à 14 ans, voire 18 ans dans certains Länder, dont le Bade-Wurtemberg. Si les parents le souhaitent, ils peuvent choisir de mettre à la place leurs enfants dans un cours plus général qui passe en revue les plus grandes religions du monde, toutefois sans enseignement religieux. Pas le choix, c’est comme ça, c’est l’un ou l’autre. Comme ils sont pas complètement c*ns encore non plus, il y a en effet à côté des cours « d’éducation sexuelle », histoire d’expliquer aux enfants comment va le monde, les MST, les risques des rapports non protégés, tout ça tout ça. Peut-être parce que la culture du sauna est très présente en Allemagne, allez savoir, mais à part quelques bigots, personne ne s’en plaint, et ça dure depuis des décennies.

La pétition contre l' »idéologie de l’arc-en-ciel », en ligne depuis quelques jours, s’est heurtée à une contre-pétition, parce qu’apparemment, dans l’avis des premiers, horreur malheur, on enseigne nos enfants à devenir gays. Gay, c’est le mal. Ils n’ont pas encore trop ébruité d’histoires farfelues au sujet de la masturbation dans les médias généraux. Comme on pouvait s’y attendre, les Länder qui ont lancé la pétition sont les Länder où la moyenne d’âge est plus proche de 60 ans que de 20, chrétiens-conservateurs, où le parti CDU/CSU est majoritairement représenté. On préfère avoir peur plutôt que s’informer… Partout pareil donc…. Pffffff. Merci de votre article

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xiuhcoatl_ 30 janvier 2014 - 15:06

Je me marre, j’ai quand même cliqué sur le lien vers le site francophone dont il est question dans l’article: à Cologne, à Carnaval, on compte près d’un million de personnes rassemblées sur une même place dans la vieille ville le jeudi d’ouverture chaque année. Pour Christopher Street Day, là aussi on atteint un chiffre énorme. Marche aussi pour les feux d’artifice sur le Rhin et Tanz in den Mai le 30 avril. La ville est multi-culturelle et on y compte le plus grand nombre de personnes homosexuelles en Allemagne. Tout le monde en paix, malgré quelques vieilles biques revêches qui manifestent avec une pancarte annonçant le jugement dernier en centre-ville dès que le temps le permet.

1000 personnes , c’est même pas ce qu’on a recensé pendant les manifestations Occupy l’année dernière, ou contre l’énergie nucléaire. Je ne sais pas où c’est gens ont pris leurs sources, ni quel est cette histoire aberrante de 40 jours en prison mais faut arrêter de se foutre de la gueule du monde. Soit tu commets une infraction PÉNALE, et tu vas en prison parce que tu ne VEUX pas payer ton amende (nombre de jours calculés sur la base d’un salaire, par exemple 1000€ d’amende à 50€ par jour en prison par équivalence reviennent donc à 20 jours théoriques d’incarcération) soit tu ne commets PAS d’infraction pénale, et du coup personne ne vient te chercher des poux. M’enfin quand on lit les commentaires en dessous on cerne déjà pas mal le personnage… Ça m’énerve!

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09 Aziza 30 janvier 2014 - 15:14

Pour que Vincent Peillon puisse « refuser » la théorie du genre, encore faudrait il qu’elle existe!!! SI l’ensemble de l’intervention est courageuse et énergique, elle est discréditée par l’ignorance du Ministre: cela fait deux ans que tout le monde se tue à expliquer qu’il n’y A PAS DE THÉORIE DU GENRE MAIS DES ÉTUDES SUR LE GENRE, dans le domaine des sciences humaines, qui interrogent les normes de genre à des époques et dans des cultures données. Aucune de ces études ne nie les différences évidentes de biologie entre les sexes! C’est d’abord cela qu’il eut fallu dénoncer: des rumeurs folles autour d’une théorie fantomatique et irréelle….Ridiculiser l’adversaire est une bonne tactique.

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taranis 1 février 2014 - 10:34

les « études sur le genre », ne sont qu’une discipline universitaire, en aucun cas une idéologie ou une théorie politique. Je ne revendique pas une grande aisance intellectuelle mais je sais qu’au sein de ce courant universitaire les oppositions sont vives, comme tout ce qui à trait aux fondements du Patriarcat. Ceux qui dénoncent une théorie qui sont en fait des recherches argumentées, propose eux, un dogme d’ordre « naturel » spéculatif: les différences biologiques sont incompatibles avec une égalité culturelle, l’homme étant désigné comme dominateur par la volonté « divine », comme cela aucun humain ne peut le contester. La seule déconstruction c’est bien celle des stéréotypes pour favoriser la mixité et l’égalité entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’orientation. Etre une fille ne doit plus être discriminant Je n’ai pas envie de prétendre que la notion de genre n’a pas été une révolution intellectuelle et qu’il ne faut surtout pas en tenir compte dans l’éducation de nos enfants sous prétexte qu’on doit rassurer les gens qui ont peur.Nous pouvons réexpliquer cent fois les choses avec un gros brin d’hypocrisie, mais ces conservateurs qui refusent de mettre leurs enfants à l’école ont très bien compris de quoi il s’agissait .Mais sur le sujet, je n’ai lu et entendu que des prises de paroles policées pour bien expliquer aux gens-qui-ont-peur qu’ils ont mal compris. Non, dans le fond, ils n’ont pas mal compris. Les organisateurs de ce mouvement de «grève» pressentent bien ce qui se passe. Il faut arrêter de faire semblant.
Dire clairement que nous élèverons plus nos enfants avec comme priorité absolue la dichotomie masculin/féminin D’abord parce que la science ne parvient pas à déterminer quel est l’ordre de l’inné et de l’acquis dans ces différences, et ensuite que deux individus du même sexe sont également très différents selon leur culture, leur milieu économique et social et leurs expériences personnelles.

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taranis 3 février 2014 - 15:39

Difficile d’aller à l’encontre des rumeurs entretenues par des collectifs réactionnaires agrippés à des certitudes qu’ils savent ne pas pouvoir défendre. La peur de perdre quelque chose qui appartiendrait en propre aux individus fabrique l’ennemi imaginaire de la « théorie du genre » Il n’y a pas une « théorie du genre ». Il s’agit de réfléchir à l’école sur les processus sociaux qui, depuis des siècles, guident la mise en œuvre de relations de pouvoir entre homme et femmes La différence visible entre hommes et femmes n’est pas le terreau de la différence sociale qui ne se loge ni dans le cerveau ni dans l’utérus, les scientifiques l’ont amplement démontré. La « nature » sert simplement de prétexte à façonner des relations inégalitaires entre hommes et femmes. Il n’a jamais été question de transformer les filles en garçons et les garçons en filles, mais que chacun et chacune trouvent sa voie selon ses aptitudes et ses compétences quel que soit son sexe. Adam et Ève sont revendiqués par la culture judéochrétienne comme nos « premiers parents », et par les Églises et sociétés chrétiennes comme le couple moyennant lequel Dieu a fait connaître sa vision de l’homme et de la famille. La condition du couple est ainsi intimement liée à la condition humaine tout court, mortelle et coupable depuis la Chute, conséquence de la première séduction qu’opère Satan sur l’Homme – et la femme sur l’homme….

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JM:o 5 février 2014 - 10:49

Sujet traité en dessins satiriques sur LE BLOG DE JM:o
http://actuendessin.over-blog.com/article-education-theorie-du-genre-122313827.html

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