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Audrey Diwan crée L’événement

par Valérie Ganne

Anamaria Vartolomei est Anne dans L’événement © Wild Bunch

Récit d’un avortement clandestin dans les années 60, le film multiprimé L’événement retrace le parcours d’émancipation d’une jeune femme.

La réalisatrice Audrey Diwan a 41 ans. Pour L’événement, son deuxième film, elle a reçu Le lion d’or à Venise en septembre dernier. Cette reconnaissance est un évènement en soi qui rappelle la Palme d’or cannoise remise à Titane de Julia Ducourneau, en juillet dernier. Ceci posé, parlons du film.

L’événement est l’adaptation du livre éponyme d’Annie Ernaux, paru en 2000 chez Gallimard. En 1964, pendant ses études de lettres, l’auteure a dû avorter. Son livre, écrit près de 40 ans plus tard, se termine par cette phrase cinglante : « J’ai fini de mettre en mots ce qui m’apparaît comme une expérience humaine totale, de la vie et de la mort, du temps, de la morale et de l’interdit, de la loi, une expérience vécue d’un bout à l’autre au travers du corps. » C’est cette expérience physique que la cinéaste a souhaité réveiller en images, suivant sa jeune comédienne au plus près, toujours en marche, comme un soldat, seule dans une course contre la montre pour aller jusqu’au bout de sa décision.

Cette immersion dans cette expérience (le mot « avortement » n’est jamais prononcé) est éprouvante pour le spectateur. Même si rien n’est montré, tout est ressenti, jusqu’à l’empathie totale. Une projection devant des étudiants en cinéma s’est soldée par deux malaises, une fille puis un garçon, et a été suivie d’un débat très nourri, la majorité des questions étant posées par de jeunes hommes. Peut-être faut-il en passer par là pour que les hommes comprennent ce que signifie concrètement l’avortement ?

Une épreuve violente et initiatique

« Je me suis faite engrossée comme une pauvre » écrivait Annie Ernaux. La différence d’origine sociale entre Anne et ses amis de la fac de lettres surgit lors de quelques scènes phares : face au père du bébé, un jeune bourgeois de Bordeaux, Anne ne trouvera aucun soutien. Le médecin de ville est sans compassion (contrairement au médecin de campagne), la mère épicière, campée par Sandrine Bonnaire, ne pense qu’à la réussite aux examens de sa fille, réussite qui la sortira de sa condition.

L’avortement devient une épreuve violente et quasi initiatique permettant aux jeunes filles de cette époque de gagner leur liberté, c’est-à-dire le droit au plaisir et à conduire leur vie. « Je veux devenir écrivain » est la dernière phrase que prononce Anne dans le film.

L’avortement est devenu légal en France en 1975, après de longs combats féministes et un discours courageux de Simone Veil à l’Assemblée. Montrer de face ce parcours de combattante fait donc de L’événement un film choc, mais évidemment une œuvre militante : ne minimisons jamais une expérience d’avortement, même légal. La jeune Anne des années 60 existe encore dans le monde entier.

L’événement d’Audrey Diwan, France, 1h40. Avec Anamaria Vartolomei, Kacey Mottet-Klein, Luana Bajrami, Louise Orry-Diquero, Louise Chevillotte. D’après le roman L’événement d’Annie Ernaux, scénario Audrey Diwan et Marcia Romano, avec la participation d’Anne Berest. Production Rectangle, distribution Wild Bunch. En salles le 24 novembre 2021. Lion d’or et prix Fipresci à Venise, Grand prix et prix de la critique à St Jean de Luz, Prix du public à la Roche sur Yon, Prix d’interprétation pour Anamaria Vartolomei à Sarlat.

 

Audrey Diwan : « Ce film ne cherche pas à être choquant, c’est la réalité qui est choquante »

La comédienne Anamaria Vartolomei et Audrey Diwan à une projection-débat, au cinéma le Balzac, Paris

Son premier film « Mais vous êtes fous » était le portrait d’une famille engluée dans l’addiction à la cocaïne du père. Elle est aussi scénariste, notamment des films de Cédric Jimenez (dont le plus récent est « Bac Nord »).

  • Quelques citations glanées au cours d’un débat, début octobre, avec des étudiants en cinéma :

« Ce film a été difficile à financer à cause de son sujet. Mais quand on me disait qu’il y avait trop de films sur l’avortement, je répondais : est-ce qu’il y a trop de films sur la seconde guerre mondiale ? »

« La sexualité n’est pas un embarras, l’embarras c’est d’être prisonnière de son corps »« La question est : les gens qui sont contre l’avortement vont-ils réfléchir en voyant mon film  ? »

  • Et lors de l’émission Boomerang sur France Inter le 18 novembre dernier :

« Le but de mon film, c’est de s’opposer au silence, de raconter la peur et la honte. J’ai encore du mal à dire : moi aussi j’ai avorté. »

« En recevant le Lion d’Or à Venise, ma première pensée est allée vers Annie Ernaux et à la comédienne, Anamaria Vartolomei. Mais ensuite, j’ai pensé à la liberté que je venais d’acquérir d’un seul coup grâce à cette récompense. »

« Quand on me dit que j’ai réalisé un film de femme, mon regard rétrécit et mon champ avec. C’est peut-être mon genre qu’on récompense quand on me donne le Lion d’or. La femme prend le pas sur celle qui crée. Vivement le « human gaze », le jour heureux où le genre de l’artiste sera une question dépassée. »

 

L’avortement, un événement peu traité au cinéma.

Dans Une affaire de femmes (1988) Claude Chabrol dénonçait la France de Vichy qui condamnait à mort les faiseuses d’anges. Isabelle Huppert jouait le rôle de Marie-Louise Giraud, guillotinée en 1943. 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu, Palme d’or à Cannes en 2007, racontait l’épreuve de deux amies face à un médecin pratiquant l’avortement clandestin en Roumanie, et en profitant pour violer les jeunes femmes. Le très beau Never, Rarely, Sometimes, Always d’Eliza Hittman suit également le parcours de deux amies dans l’Amérique de Trump. Enfin, coïncidence émouvante, la comédienne Luana Bajrami, amie de Anne dans L’événement, joue une servante dans Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma : son avortement, sur un lit à côté d’un nourrisson, est immortalisé en dessin par la peintre, une des héroïnes du film. 

 

 

 

 

 

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