Accueil Politique De belles déclarations pour les femmes méditerranéennes : et après ?

De belles déclarations pour les femmes méditerranéennes : et après ?

par Arnaud Bihel

UpMQuel sera l’impact de l’Union pour la Méditerranée, aujourd’hui relancée par la France, dans la promotion du leadership des femmes dans la région ? Entre « coup de communication » politique et projets concrets, le consensus reste fragile.


 

« Les printemps arabes ont été l’occasion pour les femmes d’exprimer bon nombre de leurs aspirations. [Ils] ont été une promesse […] et notamment pour les femmes de la Méditerranée. Et je veux que cette promesse ne soit pas oubliée » : c’est avec ces mots que François Hollande relançait l’Union pour la Méditerranée (UpM).

Après les conférences ministérielles d’Istanbul (2006) et Marrakech (2009), les ministres réunis à jeudi 12 septembre Paris se penchaient sur « le renforcement du rôle des femmes dans la société ». Un intitulé timide : l’égalité hommes femmes est un processus long, pas gagné d’avance, mais nécessaire à la construction démocratique. L’objectif : insuffler aux 43 pays de l’UpM une vision globale et moderne des droits des femmes, pour en faire une question d’intérêt public.

« Entendre la société civile » qui s’est levée, et donner la parole aux femmes, moins comme victimes que comme leaders de mouvements politiques et de combats démocratiques, c’est la nouveauté de l’UpM (voir encadré), qui avait lancé un appel à projet sur internet pour préparer cette grande conférence interministérielle de Paris.

Il s’agit aussi de choisir en concertation et de piloter des projets « labellisés UpM » à l’échelle de la région. Pour les financer, un point d’interrogation : le tour de table financier n’a été fixé que pour mars 2014. Aucun montant n’a donc été fixé pour financer ces projets, mais il est question d’une levée de fonds mixte, entre fonds privés, banque européenne d’investissements, participations gouvernementales et européennes.

Principes et projets

Les représentants des 43 pays ont signé jeudi matin une déclaration de principe, non contraignante, sur le modèle de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme adoptée par les Nations-Unis.

Elle met l’accent sur :

  • L’égalité des droits entre femmes et hommes dans toutes les sphères de la vie (politique, économique, civique et sociale)
  • La lutte contre les violences et les discriminations faites aux femmes
  • Le changement des mentalités et des comportements par l’éducation pour « aller vers une défense des droits sexuels et reproductifs » (selon les mots de la ministre)

Cette conférence a aussi servi à labelliser 12 projets d’action, proposés par différents pays, dont la France, suite à l’appel à contributions sur internet et à l’audition de plusieurs représentants d’ONG. Ils sont d’ordre humanitaire et insistent globalement sur la formation et la valorisation des compétences des femmes du Sud. Deux sont plus spécifiques : le harcèlement de rue (qui fait écho aux lois Belges et Françaises en cours d’élaboration) et la formation de sages-femmes. Leur application reste floue pour le moment, mais il semble que ces projets seront pilotés par l’UpM (et son petit budget de 90 millions d’euros) à l’échelle globale, qui s’appuiera sur diverses ONG locales partenaires, mises en réseau à cette occasion. Ces projets « labellisés » témoignent de la volonté que l’UpM ne soit « pas seulement une euroméditerranée de parole (…) mais aussi une euroméditerranée d’actes ».

Signaux et tensions

Sur ce fond de vives tensions en Egypte ou en Tunisie, sans oublier la crise syrienne, la réunion des représentants 43 pays, dont 25 ministres en charge de la question des femmes, du Nord et du Sud des rives de la Méditerranée (dont Israël) est déjà un signe positif.

A la sortie de la conférence, qui a eu lieu sous les dorures du solennel (et traditionnellement masculin) Cercle national des armées, le secrétaire général de l’UpM, le Marocain Fathallah Sijilmass, parle de « véritable succès ». C’est aussi la conclusion que tire Najat Vallaud-Belkacem. Pour la ministre des Droits des femmes, co-présidente de la conférence, « faire en sorte que les pays de l’Euro-Méditerranée prennent des engagements forts aujourd’hui pour dire ‘nous ne voulons pas de recul’ (…), c’est énorme ».

Mais si les intentions sont bonnes et fédératrices –les inégalités de genre persistent d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, sous des formes diverses – l’efficacité d’une telle démarche reste encore à prouver.

Sous les lustres, ça chauffe !

Le conflit israélo-palestinien s’est invité à l’UpM : la ministre tunisienne Sihem Badi a confirmé sur sa page Facebook, après les premières rumeurs, avoir « fait sortir » la délégation israélienne de la salle de la conférence. Cette dernière serait partie en signe de protestation contre son discours ainsi que celui de la ministre palestinienne, qui y aurait évoqué « sa souffrance en tant que ministre dans les geôles de l’occupation, la violence faite aux femmes, et le non respect des droits de l’Homme, en général, et de ceux des femmes et des enfants en particulier ». L’égalité femmes/hommes au sein de l’UpM, déjà instrumentalisée ?

Interrogée à la veille de la conférence par TV5 Monde, la ministre des Droits des femmes insistait sur les obligations morales portées par l’UpM, puisqu’un pays « évolue sous le regard de ses pairs ». Tout en écartant les possibles accusations de paternalisme européen : l’UpM serait « co-appropriée » à égalité entre pays du Nord et du Sud, car co-dirigée à Barcelone par 55 membres et 22 nationalités. Tout cela n’a pourtant pas empêché les frictions diplomatiques (encadré ci-contre).

Finalement, la conférence a permis d’établir les contours d’une méthodologie pour mettre en oeuvre des projets à l’échelle régionale. Mais l’UpM doit encore faire la preuve qu’elle est autre chose qu’un outil diplomatique français plein de bonnes intentions.

Renaissance d’un projet

UpMCarteL’UpM, zone de collaboration intergouvernementale entre les différents pays de l’euroméditerranée, incluant l’U.E, les pays arabes et Israël [voir carte], était restée à l’état de coquille vide depuis sa création par Nicolas Sarkozy en 2008. Un signe parlant : la page dédiée sur le site du Service européen pour l’action extérieure, restée en friche.

Initiative française pour donner un nouveau souffle au processus de Barcelone (1995), le projet initial, qui avait déplu à l’époque aux pays européens exclus de la collaboration, portait sur des questions commerciales, économiques, mais aussi environnementales et énergétiques ; il a été tué dans l’oeuf dès 2008 avec le durcissement des interventions militaires israéliennes à Gaza..

Quelle différence aujourd’hui avec l’UpM de Nicolas Sarkozy ? Une « dimension humaine » et une base de valeurs communes, assure la France, au-delà des intérêts purement économiques. Il faut dire que depuis 2011, un nouvel acteur de taille est apparu sur la scène méditerranéenne : la société civile, hommes et surtout femmes arabes. A coup de photographies qui ont marqué les esprits, le rôle majeur des femmes dans ce qui fur le « printemps arabe » a été largement souligné dans les médias.

Mais très vite à sa suite, la peur que ces femmes soient oubliées, muselées et finalement laissées à l’écart des régimes post-révolutionnaires et de l’élaboration législative. C’est ce qui semble aujourd’hui se profiler, en Tunisie, en Syrie ou en Egypte, avec son lot de violences.

A VOUS DE JOUER

o Vous appréciez nos articles ?
o Vous voulez partager l’information pour que tout le monde ouvre les yeux sur l’inégalité des sexes ?
o Vous considérez que l’égalité dans les médias est la mère de toutes les batailles pour l’égalité ?
o Vous savez qu’un journal indépendant et de qualité doit employer des journalistes professionnels ?
Si vous avez répondu oui à une de ces quatre questions, faites un don pour financer l’information. Ce don est défiscalisé à 66 %. (Un don de 50 € vous coûte en réalité 17 €)

JE FAIS UN DON

Laisser un commentaire