Accueil Culture « Elle n’avait plus beaucoup de monde avec qui se disputer » : Catel raconte Benoîte Groult

« Elle n’avait plus beaucoup de monde avec qui se disputer » : Catel raconte Benoîte Groult

par Marina Fabre

Catel_Benoite-GroultElle fut son idole, son modèle, finalement son amie. La dessinatrice Catel nous raconte sa rencontre avec Benoîte Groult, leur amitié, les coups de gueule, ses préjugés sur la bande dessinée. Et bien sûr l’importance de ses combats.


 

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Benoîte Groult ?

Le journal Libération m’a proposé de faire une double page sur la personnalité de mon choix, et bien sûr, je me suis dirigée directement vers Benoîte Groult qui était l’idole de ma jeunesse. À mes 15 ans j’ai découvert, grâce à ma maman féministe, le livre Ainsi soit-elle qui est un état des lieux sur la condition des femmes en France et dans le monde. J’étais bouleversée de découvrir les injustices faites aux femmes.

J’avais vraiment l’idée, l’envie, de pouvoir la rencontrer un jour et de lui dire tout le bien que je pensais d’elle, de la nécessité de ce livre. J’ai eu la chance de la rencontrer dans sa maison d’Hyères, où elle est décédée la nuit dernière.

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Quand je suis arrivée, elle était en plein bouclage de son nouveau livre Mon évasion, sorti en 2008, elle avait des corrections à faire et n’avait pas vraiment le temps de me recevoir. Elle pensait que je venais faire une interview : elle m’a plantée, elle est revenue une heure après. En attendant j’avais dessiné des parties de sa maison, des meubles, le jardin… ce que j’avais à voir. Elle a été très touchée. Elle avait une vraie culture artistique de par ses parents, son père le styliste de meubles André Groult, très connu, et sa mère dessinatrice de mode Nicole Groult.

Elle avait un vrai regard sur le dessin, elle s’est tout de suite intéressée à ce que j’étais, ce que je faisais, et la rencontre s’est transformée en « prenons une bière dans la cuisine ». J’étais avec mon compagnon José-Louis Bocquet et on est restés jusqu’à tard le soir à boire des coups avec elle et à rigoler. Notre relation a commencé de façon très sympathique et chaleureuse, une rencontre que j’ai dessinée dans cette double page de Libération. L’idée est venue de continuer cette expérience parce que l’amitié était née, d’où le commencement du « bio-graphique » [Ainsi soit Benoîte Groult, publié en 2013, NDLR].

Qu’est-ce que cette relation, professionnelle et personnelle, vous a apporté ?

D’abord, la rencontre avec une icône ; j’étais extrêmement intimidée, extrêmement flattée, un peu timide face à elle. Et puis elle était plus âgée que moi, on a 45 ans de différence. Je me demandais comment elle pouvait s’intéresser à moi, prendre du temps pour me parler ; et puis j’étais ahurie qu’elle accepte qu’on fasse une bande dessinée ensemble. On a commencé à très bien travailler ensemble, elle me racontait sa vie et je la dessinais.

Et puis il y a ce moment – que je raconte dans la bande dessinée – où l’on va au restaurant, pour signer le contrat, et elle se rend compte que je ne fais pas une illustration de texte de sa vie, qu’elle a écrite dans ses livres, mais réellement une bande dessinée. D’après elle je « réduisais sa pensée dans des bulles » et je condensais sa vie dans des petites cases. Elle était outrée, moi je tombais également de ma chaise, il y a eu un gros malentendu.

Vous n’avez pas été déçue par sa réaction ?

À partir de là, pour moi, Benoîte est tombée de son piédestal. Je me suis rendu compte qu’elle avait encore des préjugés. Elle était tellement audacieuse, je ne comprenais pas pourquoi j’étais obligée de lui expliquer que la bande dessinée pouvait être un art, que ça pouvait être intéressant. Elle avait une idée très péjorative de ce qu’était la bande dessinée. Avec le recul je comprends qu’en étant née en 1920 elle n’avait eu que Bécassine entre les mains. Elle passait tout son été en Bretagne chez ses grands parents, elle s’était identifiée à Bécassine, fille de bonne un petit peu idiote, toujours victime, et qui surtout n’avait pas de bouche pour s’exprimer.

C’est là que notre relation est devenue très intéressante : de mon côté j’ai perdu mon idole mais j’ai rencontré une vraie femme et pas l’idée que je pouvais en avoir. Une vraie femme avec des immenses qualités et de petits défauts, il y avait beaucoup de sincérité dans notre relation. Et puis de son côté, elle n’a pas rencontré une fan de base qui se prenait pour sa fille – parce que beaucoup de femmes l’ayant approché avaient envie d’être sa fille spirituelle ; j’étais plus comme un OVNI. Cette fille qui fait de la bande dessinée, qui a sa propre mère et qui n’en cherche pas une de substitution.

Donc on est finalement devenues amies, elle est devenue témoin de mon mariage. Nous avons partagé dîner, vacances, nous sommes devenues très proches.

Qu’est-ce qui la caractérisait vraiment ?

Son engagement. Sur le féminisme, je buvais ses paroles, sur la révolution des moeurs sur la sexualité, sur la politique, sur la féminisation des noms de métier : tout cela était absolument passionnant, elle m’a ouvert les yeux, encore.

Par contre, sur la bande dessinée c’était un combat, mais cela m’a permis de me positionner et d’exprimer qui j’étais. Parfois on arrivait même à se disputer sur le sujet. Une fois, on était un peu fâchées, elle m’a écrit une lettre disant que nos disputes lui manquaient et qu’il fallait que je revienne vite.

Je crois qu’elle n’avait plus beaucoup de monde avec qui se disputer, Benoîte, ça n’était plus possible : tout le monde la vénérait , l’adorait, elle était très sympathique, très intelligente, pleine d’humour, c’est impossible de ne pas aimer Benoîte ! Mais finalement j’avais ce talon d’Achille, la bande dessinée. C’était la dernière remise en question qu’elle pouvait avoir, avec le Rap !

Aujourd’hui certains journaux ont rendu hommage à Benoîte Groult en la décrivant comme « écrivain » et non pas « écrivaine ». Le combat continue ?

Ils n’ont absolument rien compris à son message. Elle s’est battue longtemps pour qu’on l’appelle « écrivaine ». On lui rétorquait que ‘écrivaine’ c’était moche parce qu’il y avait ‘vaine’ dedans. Elle répondait que dans écrivain il y avait ‘vain’. C’est juste une question d’habitude parce que, en effet, dans l’inconscient collectif, les femmes restent dans une situation inférieure de par leur titre même. On continue à penser que les métiers nobles sont pour les hommes et qu’ils n’existent pas au féminin. Petit à petit on commence à dire « la ministre », « la directrice » mais le « madame le ministre », c’était il n’y a pas si longtemps [Voir par exemple : « Madame le président », 140 députés font la police du féminisme ou Gérard Longuet ne veut toujours pas dire « la » ministre, NDLR].

C’est quelqu’un qui est resté constamment à l’éveil et à l’écoute de l’évolution du féminisme. Elle était vraiment ce qu’il y avait de plus avant gardiste, quitte à ne pas faire plaisir.

Vous avez l’habitude de réhabiliter les femmes dans l’histoire, on pense à Olympe de Gouges ou Kiki de Montparnasse. C’était nécessaire pour Benoîte Groult ?

Il y a toujours besoin de parler de femmes extraordinaires parce que la mémoire, malheureusement, est extrêmement sélective. On oublie très vite et il est impératif de continuer à parler, à faire connaître ces femmes de manière à ce que leur combat perdure. Certaines ont donné leur vie à ce combat comme Olympe de Gouges qui s’est fait décapiter à la Révolution française pour l’égalité des droits des hommes et des femmes.

D’une certaine façon, Benoîte a prolongé la parole d’Olympe de Gouges, mais aussi celle de Simone de Beauvoir et de tant d’autres. Elle a su vulgariser, dans le bon sens du terme, toutes ces pensées.

Elle était enfermée dans le carcan d’une jeune fille très jeune, soumise, qui n’avait même pas le droit de vote à 20 ans alors qu’elle était prof de latin, et elle est devenue une militante engagée, impertinente, elle a su s’affirmer dans l’intimité et dans la voie publique.

Elle s’est remise en question et n’a cessé de s’adapter à la société et même d’être en avance sur elle, en permanence. Son combat pour la féminisation des noms de métier, c’est un changement assez fondamental et profond, sans en avoir l’air, sur le statut et la condition des femmes. Elle a beaucoup œuvré pour le respect et le droit fondamental à l’égalité.

 

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