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Droit au blasphème, poil au culte

par Arnaud Bihel

Blaspheme

Le massacre de Charlie Hebdo a rouvert le débat sur le droit inconditionnel à se moquer des religions. Reporters sans Frontières veut faire réagir les responsables religieux. Au Canada, en Irlande, les lois qui punissent le blasphème sont remises en question.

 « Nous devons exiger que soit reconnu dorénavant, par tout le monde, le droit au blasphème ». Dans les prochains jours, Reporters sans Frontières (RSF) proposera aux responsables religieux de s’engager par une charte à reconnaître, « qu’ils ne sauraient imposer le sacré à autrui », a annoncé dimanche 11 janvier le président de RSF, Christophe Deloire.

« Mon rêve ce soir, c’est que dans quelques mois, quand on sera allé voir tout le monde – les rabbins, les curés, les imams – tous puissent mettre à la porte de leurs édifices cette charte qui incite leurs ouailles, tous les croyants, à reconnaître que la liberté d’expression n’a pas de religion ».

Le « droit au blasphème », c’est « l’esprit de Charlie », insiste l’avocat de l’hebdomadaire Richard Malka. « Je suis Charlie veut dire ‘vous avez le droit de critiquer ma religion, parce que ce n’est pas grave’. »

Référendum en Irlande ?

Si le blasphème n’est, de fait, pas un délit en France, il l’est encore dans d’autres pays occidentaux où le débat sur le sujet a pris une nouvelle résonance après le massacre de Charlie Hebdo, perpétré par des fanatiques qui prétendaient « venger le prophète ».

Dans la très catholique Irlande, plusieurs responsables politiques ont relancé l’appel à un référendum portant sur la suppression de la notion de blasphème dans la constitution, où le délit de blasphème a même été renforcé par une loi de 2009. Le projet de référendum avait été évoqué à l’automne dernier par la ministre de la Justice Frances Fitzgerald, avant d’être progressivement enterré. Alors que le débat a ressurgi après l’attaque contre Charlie Hebdo, le gouvernement apparaît encore divisé sur l’opportunité d’une telle consultation. Le référendum sur le mariage homosexuel, qui se tiendra en mai, reste prioritaire.

Au Canada aussi, des organisations font pression pour que le blasphème disparaisse du code pénal. Toute publication « blasphématoire » y est punie d’un maximum de deux ans de prison. Cela fait toutefois 80 ans que cette loi n’a pas été mise en pratique. La dernière fois qu’elle a été invoquée, c’était en 1979, par un prêtre qui voulait interdire la diffusion de ‘La Vie de Brian’, le film de Monty Pythons qui se moque de Jésus. Mais la justice n’a pas donné suite à la plainte.

Motivations politiques

Dans 32 pays du monde, dont 8 en Europe, des lois condamnent le blasphème, dans 87 la diffamation de la religion. Ce sont les journalistes, blogueurs et militants de pays musulmans qui paient le plus lourd tribut à cette sacralisation de la religion. relevait Reporters sans frontières en décembre 2013 dans son rapport “Blasphème : L’information sacrifiée sur l’autel de la religion”.

La notion de blasphème, bien souvent, est utilisée pour servir des motivations politiques, comme le remarque par exemple Fareed Zakaria dans le Washington Post. Le Pakistan l’a fait surgir à la fin des années 1970, pour s’attirer les faveurs des islamistes contre l’opposition progressiste. Le blasphème est désormais sévèrement puni par la loi, et les fondamentalistes s’en servent à leur tour pour semer la mort. De même le Bangladesh, la Malaisie, la Turquie, l’Egypte, le Soudan, l’Indonésie, l’Arabie Saoudite « ont tous utilisé des lois sur le blasphème pour emprisonner et mettre sous pression » des contestataires.

Ce n’est d’ailleurs pas l’apanage des pays musulmans. En Russie, c’est sur ce fondement que des membres du groupe Pussy Riot ont été condamnées pour leur happening punk dans une église : Elles ont « humilié, d’une manière blasphématoire, les fondements séculaires de l’Église orthodoxe russe », relevait l’acte d’accusation.

 

 Lire aussi dans Les Nouvelles NEWS

L’ONU abandonne le concept de blasphème

 La Russie réinvente le blasphème pour les « Pussy Riot »

En Espagne, on ne rigole pas avec le crucifix

Photo : Pancarte dans la manifestation du 11 janvier 2015. Par Duc sur Flickr

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10 commentaires

10 commentaires

Lili 12 janvier 2015 - 16:21

C’est un peu pénible cette manie de vouloir transformer en « droit » toutes les libertés, comme si elles ne se suffisaient pas à elle-même… Les procès pour « blasphèmes » aboutissent à des non-lieu, point.

La liberté d’expression c’est aussi le droit pour les religions d’exprimer la souffrances de leurs ouailles sincèrement blessées par une caricature, de se défendre en justice. Que la justice d’un état manifeste ensuite que la loi ne reconnaît pas le blasphème est une réponse adaptée, point.

Quant à faire signer ce genre de charte aux religieux,… personne n’impose le sacré à personne, en France, je vous signale. Et on a encore le droit d’avoir une religion, de la pratiquer et d’en parler, tout comme on a le droit d’avoir des convictions politiques, de voter et manifester, et d’en parler. Laïcité ne veut pas dire athéisme d’Etat, seulement athéisme de l’Etat. C’est ça aussi, la démocratie et la liberté d’expression, pour tous.

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09 Aziza 13 janvier 2015 - 08:41

Vous avez raison, Lili, il suffit que le blasphème soit une qualification de délit qui ne puisse être retenue, point. Faire signer une charte au religieux est simplement une atteinte à la laïcité de l’Etat, une ingérence inadmissible. Si L’Etat ne reconnait aucun culte (loi de 1905)il n’a pas à demander à ces cultes de s’engager à telle ou telle conception de ce qu’ils peuvent estimer exagéré ou pas.
Nous courrons en effet vers un athéisme dogmatique très dangereux.

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Sylhouahe5 13 janvier 2015 - 13:40

Je suis d’accord avec toi, Lili, laïcité n’est pas synonyme d’athéisme. Cependant, nous devons prendre garde à ce que les clergés des divers mouvements religieux (les trois monothéismes en l’occurrence) ne s’infiltrent à tel point petit à petit dans nos gouvernements qu’ils finissent par imposer leurs lois à tous même à ceux qui ne suivent pas leur religions, qui en ont d’autres ou n’en suivent aucun.
Le danger est là.
Et lorsque je vois le président français assister à des cultes catholiques et judaïques régulièrement en tant que président de la république laïque française je me dis qu’il y a un problème. Si c’était dans un esprit d’œcuménisme et qu’il assistait aux cultes importants de chaque religion je ne m’offusquerait pas. Mais l’on voit bien que ce n’est pas le cas (il y passerait sa vie) de plus tous les mouvements religieux et spirituels ne sont pas traités de la même façon.
Donc, il y a parti pris !
A cause de la puissance financière (généralement) et électorale des dits « grands » monothéismes. Faire plaisir aux religions puissantes, céder à leurs caprices jusqu’à en arriver à tenter de supprimer le droit d’avortement aux femmes (Espagne) comme cela se passe depuis une vingtaine d’année en Europe, c’est uniquement user de démagogie dans le but de racoler des voix.
Il se trouve que ce racolage est dangereux car il met à néant, en France en tout cas, l’effort de la création d’un état où tous auraient les mêmes droits de base. Droits de base étant des droits sociaux.
Je ne peux imposer à autrui ma vision de Dieu, et s’il en rigole sans pour autant que son humour fasse de moi une cible de guerre, alors je dois utiliser cette blague comme occasion de me remettre en question.
Donc à se demander : qu’est-ce que l’humour ? Pourquoi est-il si détesté des pouvoirs religieux ? Relire Le Nom de la Rose de Umberto Ecco et éventuellement regarder l’émission La Grande Librairie sur la 5 où les invités tentent une réponse intéressante.

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taranis 13 janvier 2015 - 15:22

Sortez toutes de votre pré carré , ce que veut RSF , c’est la démocratie la ou elle n’est pas et surtout pas de remise en cause du droit à la critique puisque toute parole divine est blasphème même portée par un illuminé Cette charte est un contre feu un peu utopique puisque l’on s’attaque au dogmes L’objectif principal et de longue date de l’OCI, basée en Arabie Saoudite et financée par des dizaines de pays musulmans qui persécutent systématiquement les chrétiens et les juifs, est de pousser les pays occidentaux à adopter des lois interdisant «les stéréotypes négatifs sur l’islam» et faire pression sur les gouvernements occidentaux pour interdire toutes les formes «d’islamophobie», un concept nébuleux inventé par les Frères musulmans dans les années 1990. L’accusation répétée de l’OCI est que la liberté d’expression est le principal responsable de «l’institutionnalisation de l’islamophobie» dans les pays occidentaux. Au cours des dernières années, l’OCI a mené une offensive diplomatique résolue afin de convaincre les démocraties occidentales de mettre en œuvre la Résolution 16/18 du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, qui appelle tous les pays à lutter contre «l’intolérance, les stéréotypes négatifs et la stigmatisation de la religion et de la croyance». Les initiatives en vue de limiter la liberté d’expression sont inquiétantes. Les islamistes cherchent à faire reculer les libertés en Occident, et en particulier la liberté d’expression, fondement de la démocratie. Un gouvernement qui prône la censure leur fait une dangereuse concession. En fait, on pourrait presque dire qu’il encourage le terrorisme Or si on ne peut pas critiquer l’islam, c’est qu’on vit déjà sous la charia. Quel est le message? Le message, c’est que le terrorisme est une arme efficace: ça fait reculer la liberté d’expression et avancer la charia.

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Lili 13 janvier 2015 - 15:27

Il y a bien longtemps que le président de la république n’assiste plus à aucun culte catholique, à part les obsèques de personnes qui l’étaient. Idem d’ailleurs pour les synagogues et les mosquées.
Bref là dessus je trouve qu’on est assez loin des situations d’autres pays.

Du reste votre argumentaire porte sur des questions politiques. Or les religions font partie des organisations qui rassemblent des citoyens. Elles font du lobbying, et tout le monde le fait. Le lobbying non-officiel est globalement anti-démocratique, qu’il provienne d’une religion ou d’une organisation politique.

La prise de position de RSF ne porte pas, heureusement, sur ces questions.

Il est important que les personnes qui construisent des positions politiques sur des bases religieuses puissent aussi s’exprimer et participer à la vie démocratique, comme les autres. La question n’est pas là. La question est de veiller à ce que Dieu ne devienne pas un argument qui s’impose aux autres hors du champs religieux. Et pour le coup, il me semble qu’en France, heureusement, on en est loin.

Et puis il faut aussi accepter le jeu démocratique jusqu’au bout. une société se choisit des élus qui portent ses valeurs, et votent les lois en conséquence. La pêche aux voix se pratique partout, auprès des religions comme auprès des associations, des syndicats, entreprises, etc. Ca me semble normal. Est-il plus « démagogique » de suivre une position de l’Eglise catholique que de suivre celles des associations LGBT ou des féministes ou de la CGT? A chacun de ces structures de rassembler, militer, faire vivre le débat. Ensuite il y a les processus démocratiques qui permettent de trancher.

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Lili 13 janvier 2015 - 15:35

« taranis »
Sortez toutes de votre pré carré , ce que veut RSF , c’est la démocratie la ou elle n’est pas.
…la Résolution 16/18 du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, qui appelle tous les pays à lutter contre «l’intolérance, les stéréotypes négatifs et la stigmatisation de la religion et de la croyance».

Que voulez-vous dire par « la démocratie là où elle n’est pas »?
Quant à la résolution 16/18 elle me semble saine et parfaitement compatible avec la liberté d’expression. l’intolérance doit être combattue. Les stéréotypes négatifs aussi. La stigmatisation, également. Y compris des religions. La pensée religieuse est respectable, comme les autres pensées. Et donc critiquable, caricaturable, comme les autres pensées.

Je ne trouve pas moins normal d’être stigmatisée ou enfermée dans les stéréotypes parce que je suis une femme que parce que j’ai une religion, ou un engagement politique.

Cela ne remet pas en cause ce que vous dites sur l’OCI, simplement ce n’est pas la mise en oeuvre de la résolution de l’ONU qui est dangereuse, c’est son interprétation large, par les islamistes ou n’importe quel ultra-religieux ou extrémiste politique ou idéologique.

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Peter Bu 13 janvier 2015 - 23:07

« Ce que j’entends aujourd’hui, après le passage de la barbarie, sonne étrangement à mes oreilles. J’entends : pas d’amalgame. Et je suis tout à fait d’accord pour dire que cet attentat n’a aucun lien avec les Arabes, avec la civilisation arabe. Mais qu’on ne vienne pas me dire que cette ignominie n’a rien à voir avec la religion. Ces tueurs ne sont pas tombés du ciel, mais ils s’en revendiquent. On nous dit qu’ils n’ont jamais lu le Coran, ou qu’ils l’ont mal lu, ou qu’ils l’ont mal interprété, ou qu’ils ne l’ont pas compris, ou qu’ils ne l’ont pas lu avec assez de recul. En fait, ils ont lu le Coran avec le recul du à un tir de Kalachnikov. Une chose est claire : sans la religion, il n’y aurait pas eu ce massacre. On nous dit : ce sont des fanatiques. Mais toute religion conduit inévitablement au fanatisme. Au fanatisme de quelques-uns ou d’une grosse majorité, mais fanatisme quand même.
Il faut se souvenir de la sauvagerie des catholiques espagnols se comportant du nord du Canada au sud du Chili avec la même folie sanguinaire : il ne devait rien rester des civilisations antérieures, et de fait il n’en reste rien. La croix flotte sur d’innombrables charniers et l’encens ne sert qu’à dissimuler l’odeur de la chair calcinée.
Tous ces chefs religieux qui appellent aujourd’hui à l’unité, à la paix, à ce qu’on soit tous frères, qui se tiennent les mains, la larme à l’œil, en réajustant leurs chapeaux et leurs chapelets, me font penser qu’il faut relire de toute urgence Tartuffe.
Il n’y a qu’une attitude à tenir : Séparation de l’Eglise et de l’Etat. Mais une séparation radicale, définitive, et sans aucune concession. C’est essentiel d’être vigilant de ce point de vue, parce que l’engeance cherchera toujours à gagner du terrain.
Benoît Vitse
Extrait par P.B. de http://tingy-tanana.blog.fr/2015/01/09/j-ai-recu-un-couteau-dans-une-enveloppe-de-la-part-de-toute-la-roumanie-chretienne-19950143/

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chacha 14 janvier 2015 - 12:49

« 09 Aziza »
il suffit que le blasphème soit une qualification de délit qui ne puisse être retenue, point.

« lili »
Les procès pour « blasphèmes » aboutissent à des non-lieu, point.

Il suffit que le blasphème ne soit pas un délit ni un crime, il n’y aura donc pas de procès, tout simplement.

La justice ne fait qu’appliquer ce qu’il y a dans la loi. Si la loi reconnait le blasphème, la justice le peut aussi. Si la loi ne le reconnait pas, la justice ne condamnera pas les blasphèmes, et se contentera (halleluia!) de sanctionner les injures aux personnes.

injures au personnes –> justice
injures au dieu = blasphème –> dieu n’est pas le problème de la justice ni de l’état

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chacha 14 janvier 2015 - 12:52

Si le blasphème n’est, de fait, pas un délit en France

C’est inexact : le blasphème EST un délit dans CERTAINES parties de la France justement
http://www.jean-luc-melenchon.fr/2015/01/14/le-delit-de-blaspheme-existe-en-france-hollande-voulait-meme-le-mettre-dans-la-constitution-avec-le-concordat-qui-le-contient/

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taranis 16 janvier 2015 - 14:00

L’incroyance n’est pas l’apanage de la France ni de l’Occident, et beaucoup d’agnostiques et d’athées vivent cachés, dans ces pays ,ils payent le prix fort le fait de se revendiquer tels. Les résistant-e-s à l’islam sont condamnés pour délit d’opinion: des jeunes et de beaucoup moins jeunes se retrouvent régulièrement derrière les barreaux. Le doyen est probablement Kassim Ahmed, 82 ans, érudit musulman accusé d’avoir ‘insulté l’islam’, qui passera devant le Tribunal de la Charia selon une décision de la High Court de Malaisie. Le journaliste égyptien Bishoy Boulous Armia, 32 ans, a quant à lui été condamné à cinq ans de prison : on alléguait qu’il avait suscité des ‘luttes sectaires’ et ‘insulté l’islam’, après qu’il eût témoigné de la persécution des chrétiens en Égypte. Certains sont condamnés à une peine de torture :en Arabie Saoudite, Raif Badawi devait recevoir les 50 premiers des 1000 coups de fouet auquel il a été condamné pour ‘insulte à l’islam. D’autres sont condamnés à mort. En Mauritanie, le journaliste et militant contre l’esclavage, Mohamed Cheikh Ould Mkhaitir, âgé de 28 ans, a été condamné à mort le 25 décembre 2014 pour ‘insulte au prophète’. Il dérangeait sans doute les gros bénéfices de la vente des esclaves qui se sont servis de la religion comme prétexte pour mettre fin à ses dénonciations. Enfin, d’autres sont exécutés pour soi-disant avoir ‘insulté l’islam’ ou ‘blasphémé’. Mohsen Amir-Aslani, 27 ans, jugé coupable d’avoir insulté le prophète Jonah et de faire ‘des innovations en matière de religion’ par ses interprétations du Coran, a été pendu en Iran en septembre 2014. Les textes anti-discriminations doivent rester uniquement pour la liberté des individus d’exercer la religion sans entrave Exporter le délit d’opinion ou de blasphème c’est museler toute contestation interne ou externe dans nos sociétés multiculturelles. C est donner une arme au triomphe du fondamentalisme et du communautarisme

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