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Chili : le féminisme au pouvoir

par Jean-Marc Adolphe

« Nous représentons l’air frais, la jeunesse, la nouveauté. Nous représentons la force d’une époque », déclare le nouveau président chilien Gabriel Boric. Sur les 24 ministères de son gouvernement, 14 postes sont réservés à des femmes, dont certains postes clés.

Izkia Siches, qui fut la directrice de campagne de Gabriel Boric, devient ministre de l’Intérieur. Photo DR.

 

La parité n’est pas vraiment respectée ! Mais pour une fois, les hommes sont en minorité. Sur les vingt-quatre ministères qui vont former le nouveau gouvernement chilien, dévoilé par le jeune Président Gabriel Boric, (qui entre en fonction le 11 mars prochain), quatorze reviennent à des femmes. Et, parmi ces ministères, non des moindres : Intérieur, Justice et Droits humains, Affaires étrangères, Défense, Santé, Mines…

« Nous représentons l’air frais, la jeunesse, la nouveauté. Nous représentons la force d’une époque », a commenté Gabriel Boric dans une interview à la BBC, la première qu’il ait donnée depuis son élection, le 19 décembre dernier. A 36 ans, Gabriel Boric appartient à une génération pour laquelle le féminisme n’est ni une lubie ni un horizon pour plus tard, mais une réalité contemporaine. Irina Karamanos, anthropologue, 32 ans, la compagne de Gabriel Boric, diplômée en sciences sociales de l’université de Heidelberg, en Allemagne, est militante et déléguée métropolitaine du parti Convergence sociale, dont elle préside le Front féministe. En décembre dernier, après son élection, Gabriel Boric s’en était pris à un média local qui l’avait qualifiée de « petite amie du président ». « Elle a un nom, c’est Irina Karamanos », avait-il répondu. Et dans un message posté sur Twitter, Irina a annoncé qu’elle assumerait le rôle de « Première dame », avec l’intention, toutefois, de l’abolir à terme.

Les convictions féministes du nouveau président chilien se reflètent dans la composition du gouvernement. Présentes en force, les femmes occupent en outre des postes-clés. La benjamine, Camila Vallejo, 33 ans, communiste, en est la secrétaire générale – porte-parole. A 50 ans, Maya Alejandra Fernandez Allende, la petite-fille de Salvador Allende, renversé en 1973 par le coup d’État militaire du général Pinochet, sera en charge de la Défense : tout un symbole. Aux Relations extérieures : Antonia Urrejola, juriste, présidait jusqu’ici la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH). Le ministère de la Justice et des droits humains échoit à la sociologue Marcela Alejandra Rios Tobar, vice-présidente de ComunidadMujer, une ONG fondée en 2002 spécialisée sur les questions de genre et qui promeut les droits des femmes.

Le ministère le plus en vue, celui de l’Intérieur, revient également, pour la première fois au Chili, à une femme, et pas n’importe quelle femme. Izkia Siches, 35 ans, médecin, a eu un rôle décisif dans l’élection de Gabriel Boric, dont elle fut la directrice de campagne (portrait vidéo ICI). Son prénom, Izkia, est une invention de sa mère, qui voulait que ses filles aient des prénoms qui les distinguent. C’est un mélange entre « Iskra » (un prénom croate, son père est d’origine croate) et Iskay, un prénom quechua, pour rendre hommage aux peuples autochtones d’Amérique latine. A 31 ans, en 2017, elle est élue, avec 53% des voix, à la présidence de l’Ordre des médecins : « Les présidents de l’Ordre des médecins ont toujours été des hommes, blancs et majoritairement conservateurs », disait-elle. « Je suis une femme, jeune, de gauche, brune, originaire d’Arica, à moitié aymara, aux yeux bridés, élevée à Maipú [une commune de classe moyenne de Santiago], éduquée dans une école que personne ne connaît ». Elle se consacre à la prise en charge des patients atteints du VIH dans les hôpitaux, promeut la légalisation complète de l’avortement, et défend un programme de droits accrus pour la communauté LGTBI. Dès l’apparition du COVID, elle tient tête au président chilien, le libéral Sebastián Piñera, face à la gestion de la crise sanitaire. Et en pleine pandémie, elle est rapidement devenue la femme la plus populaire du pays. D’ores et déjà, certains la voient comme future Présidente du Chili, en 2026 (la Constitution interdisant un second mandat consécutif pour le président sortant).

 

Cette flambée féministe, au Chili, n’arrive pas par hasard. Elle est le fruit de longues années de luttes et de combats. « En mai 2018, des jeunes femmes ont été le fer de lance d’une nouvelle vague féministe, avant les manifestations d’octobre 2019 », écrit Rocío Montes dans El País. Le symbole le plus visible de ces revendications féministes aura été une performance de rue créée par Lastesis, un collectif féministe de Valparaíso. Le titre de cette performance, Un violador en tu camino (Un violeur sur ton chemin), fait référence au slogan Un amigo en tu camino (Un ami sur ton chemin], utilisé comme devise de campagne par la police chilienne dans les années 1990. Des femmes de tout âge, les yeux bandés avec des tissus noirs et portant un foulard vert sur le cou, s’alignent et interprètent une chorégraphie en chantant contre le patriarcat, les principales formes de violences contre les femmes — telles que le harcèlement de rue, les abus et les viols, le féminicide, la disparition forcée des femmes — et le manque de justice, critiquant la société et les pouvoirs exécutif et judiciaire des pays où la performance a lieu pour leur inaction face aux crimes commis et à l’impunité et les désignant comme complices par la phrase El violador eres tú [Le violeur c’est toi] (Lire ICI).

La vidéo de cette performance (plus de 1,3 millions de vues sur YouTube) est devenue virale au Chili et dans toute l’Amérique latine, tout comme la Chanson sans peur de l’artiste mexicaine Vivir Quintana.

Au Chili, poursuit Rocío Montes, « un gouvernement composé d’une majorité de femmes ministres constitue une avancée importante, mais les défis à relever pour faire progresser les droits des femmes sont multiples et profonds : du machisme culturel qui imprègne la société chilienne dans son ensemble à des questions telles que l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée pour les mères et les bas salaires par rapport aux hommes. Au Chili, comme dans le reste de la région, les inégalités se manifestent sur tous les fronts. La nouvelle ministre des Femmes, Antonia Orellana, une journaliste de 32 ans spécialisée dans les questions de genre et qui a travaillé dans des organisations de lutte contre la violence sexiste, ne sera pas seule. Nombre des ministres qui rejoindront le cabinet de Boric en mars ont une forte empreinte féministe, ce qui devrait se traduire par un pays où les filles – comme c’est déjà le cas, petit à petit – continuent de grandir avec la certitude que rien ne peut les arrêter simplement parce qu’elles sont des femmes. »

Adriana Olguín. Photo DR

Sur ce chemin, Adriana Olguín, décédée en 2015 à l’âge de 104 ans, avait ouvert la voie. Née à Valparaiso en 1911, cette avocate a milité très tôt pour la cause des femmes au sein de la Fédération chilienne des institutions féminines. En 1952, alors âgée de 41 ans, elle fut nommée ministre de la Justice dans le gouvernement du président Gabriel González Videla. Celui-ci lui avait d’abord proposé le ministère de l’Éducation : « J’ai répondu : « Président, voulez-vous brûler les femmes ? Pensez à quel point ce ministère est conflictuel et, de plus, je ne suis pas une spécialiste de l’éducation… Mais je me sens la responsabilité de démontrer que les femmes sont qualifiées pour assumer de hautes fonctions, en tant que première femme ministre d’État, non seulement au Chili, mais en Amérique latine ». Lors de sa prise de fonction, elle gare sa voiture à l’emplacement réservé au ministère de la Justice, à côté du palais de la Moneda : « Un policier est immédiatement apparu et m’a ordonné de partir car c’était la place de parking du ministre. « C’est moi », ai-je fait remarquer. « Madame », insiste-t-il, « partez immédiatement car je ne suis pas d’humeur à plaisanter ». Heureusement, à ce moment-là, un fonctionnaire du ministère a résolu le problème. »

C’était en 1952, il y a tout juste un demi-siècle.

Jean-Marc Adolphe, leshumanites.org

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