Accueil Société Contre la « drogue du violeur » : cibler les victimes ou les violeurs ?

Contre la « drogue du violeur » : cibler les victimes ou les violeurs ?

par Léa Bousquet

Le gouvernement annonce un plan contre le GHB davantage axé sur des mesures de protection incombant aux jeunes filles que des mesures de dissuasion des violeurs. Une ambassade de France enjoint les jeunes filles à surveiller leur verre.

Le 15 février 2022, veille de la réouverture des boîtes de nuit, le gouvernement a annoncé sur son site officiel son plan national de lutte contre le GHB lancé avec l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH). Aussi appelé la « drogue du violeur », le GHB est discrètement glissé dans des verres à l’insu de personnes qui vont l’absorber. Ceux qui glissent cette drogue ayant l’intention d’agresser sexuellement leurs victimes.

Le plan d’action comprend un QR code « affiché dans tous les endroits festifs » pour avertir immédiatement les secours et forces de l’ordre. Des formations pour les professionnels de la nuit sont également prévues afin de les aider à mieux appréhender ces situations. Ces formations conduites par les forces de l’ordre et/ou la brigade des stupéfiants devraient leur permettre de repérer les conduites suspectes de personnes venant de droguer quelqu’un. Enfin, un protocole « viol » est prévu : des prélèvements toxicologiques pour les personnes pouvant avoir été droguées, dès leur arrivée à l’hôpital, car la drogue reste très peu de temps dans le sang.

Un plan de lutte contre la drogue du viol était réclamé par de nombreux collectifs féministes et plusieurs actions avaient été menées dans la foulée des mouvements #MeToo. #Balancetonbar voyait par exemple le jour en Belgique et appelait au boycott des bars le 12 novembre 2021.

Des milliers de témoignages de victimes ont inondé les réseaux sociaux. L’association « Dis bonjour sale pute » a mené en 2021 une enquête auprès de 825 victimes de drogues dans les clubs et bars français. Elle relève notamment que 71 agressions ont été commises par un membre d’un établissement festif et que 28% de ces agresseurs sont toujours en poste.

Marlène Schiappa, ministre déléguée à la Citoyenneté, déclarait dans Le Parisien mardi 15 février vouloir « sortir de la solitude les victimes droguées à leur insu » et « renverser la honte ». Mais le plan du gouvernement ne convainc pas tout le monde. Parmi les griefs qui lui sont adressés : il se concentrerait davantage sur des conseils aux victimes plutôt que sur des menaces de sanction pour les violeurs et n’ajouterait pas grand-chose aux mesures qui existent déjà.
Sur son compte Instagram « Préparez vous pour la bagarre », Rose Lamy s’agace : « Après les gommettes dans les commissariats, on nous propose un nouveau gadget inutile pour faire croire qu’on agit : un QR code plus long à scanner que composer le 17 ». Elle dénonce avec amertume l’invisibilisation des violeurs : « Toujours aucune trace des auteurs de violence : qui sont ils ? Quel est leur mode opératoire ? Des études sont-elles lancées sur le sujet ? Non. On passe à l’après viol, inévitable. Normalisé.»

 Pour Héroïnes95 il s’agit d’une énième responsabilisation des victimes. Il y a un mois, le collectif avait lancé une pétition réclamant des actions concrètes. Le collectif souhaitait que les formations de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles deviennent un passage obligatoire pour les propriétaires de ces établissements festifs. Pour le moment, les formations concernent seulement une cinquantaine d’établissements à Paris. Héroïnes95 réclamait des dispositifs de prévention obligatoire : non pas des QR codes uniquement situés dans les toilettes et ainsi peu visibles, mais des affiches plus conséquentes dans ces établissements avec des messages qui ne responsabilisent pas seulement la victime mais posent un interdit. Le collectif recommande aussi un fond de soutien financier important pour des lieux déjà en crise afin qu’ils puissent mettre en place ces dispositifs.

Et surtout, Héroïnes95 déplore la moindre prévention dans les bars. Or, « les restrictions sanitaires ont engendré un déplacement des agressions et des agresseurs, qui se sont tournés vers les bars, lieux qui échappent complètement à la prévention et ne sont pas autant sensibilisés que les boîtes de nuit sur la question du GBH et des violences sexuelles » indique Eïna, membre du collectif Héroïne95. « Nous voulons que cela soit inscrit au cahier des charges : il faut contrôler autant ce dispositif que l’hygiène au sein de chaque établissement ».

Quelques jours après l’annonce de ce plan, l’ambassade de France en Corée suscitait une vague d’indignation en adressant un message de prévention de la drogue du violeur culpabilisant les victimes : « L’actualité nous conduit à rappeler aux jeunes filles, notamment, que la plus grande vigilance est requise dans les bars ou les soirées. Le respect de certaines consignes permettra d’éviter un traumatisme qui vous marquera pour la vie.» Le collectif #NousToutes a remis les choses à l’endroit : « L’actualité nous conduit à rappeler, aux jeunes hommes notamment, que la plus grande bienveillance est requise dans les bars ou les soirées (ou n’importe où ailleurs ). Surveillez-vous et ne droguez pas les personnes à leur insu. »

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