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Les Fantaisies de Carole Thibaut

par vincimoz

Carole ThibautCarole Thibaut est une artiste engagée qui n’écrit pas de spectacles engagés. Le dernier en date, Fantaisies, démonte le mythe de l’idéal féminin.


 

« Je n’aime pas les spectacles porteurs de message », lance Carole Thibaut. « Je ne voulais pas créer un spectacle féministe ». Féministe, Fantaisies – l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était l’est pourtant quand il se moque de tout ce que les femmes sont censées faire et être, de toutes les injonctions et discours contradictoires. Mais plus que d’une volonté de faire passer un message, cette pièce-performance est née d’un questionnement.

« Je jouais Avec le couteau le pain – une pièce sur une gamine élevée dans un climat de violence – dans un collège. J’avais écrit ça avec une fille comme je l’aurais fait avec un garçon, mais eux y accordaient beaucoup d’importance, ils réfléchissaient à sa réaction selon son genre. Et après il y a eu le rapport Reine Prat » (sur les inégalités hommes/femmes dans le spectacle vivant). Carole Thibaut va donc partir de sa propre expérience de la féminité et d’une vision très personnelle de la « femme idéale » pour construire Fantaisies.

Elle écrit, met en scène et joue elle-même ce spectacle composé de neuf modules, dont elle recrée un tiers tous les ans. Dans une partie elle répète ce que doit être la femme idéale en samplant sa voix en direct ; dans un autre elle évoque la maternité et le mythe de l’instinct maternel (« c’est l’horreur la mère idéale! ») ; dans un autre elle imite un vieux psychanalyste avec un collier de barbe, obsédé par le phallus. « Je m’amuse beaucoup », résume-t-elle. Elle s’y lance des défis comme le chant ou la danse et écrit, pour chaque nouveau lieu, un nouveau texte d’introduction. Depuis la création de Fantaisies en 2009, il y en a eu une quarantaine.

« J’ai mis du temps à me faire confiance »

« Je travaille de moins en moins comme comédienne ou metteuse en scène sur les textes d’autres. Mettre en scène j’ai adoré ça, maintenant je trouve ça ennuyeux », avoue-t-elle. Ses prochaines pièces, Une Liaison contemporaine – une « installation théâtrale » sur les nouveaux médias – et Open Space – sur le monde de l’entreprise (voir Building) – elle les écrit et les met en scène. « Mais je travaille avec d’autres personnes. Sur Fantaisies Fanny Zeller a été une précieuse assistante artistique, et j’ai fait appel à un chorégraphe… ». Invitée à mettre en scène une pièce avec les élèves de l’ENSATT – son ancienne école – en 2014, elle a finalement choisi de l’écrire elle-même.

« J’ai commencé par être comédienne, puis metteuse en scène, puis je me suis mise à écrire avant de tout faire à la fois. J’ai mis du temps à me faire confiance. » Le prix Nouveau talent de la SACD, des bourses et d’autres prix, la convention de la Cie Sambre (compagnie qu’elle a fondée en 1994) avec le ministère l’ont aidée à avoir « une légitimité à se propres yeux ».

En réalité Carole Thibaut a toujours écrit – des romans et nouvelles également. Entre 1994 et 98, au début de sa carrière, elle compose des pièces mais doit arrêter car la direction du Théâtre de Saint-Gratien (en banlieue parisienne) lui prend trop de temps. En 2001, après l’élection d’une nouvelle maire, Carole Thibaut quitte le théâtre. « Certains élus n’aimaient pas trop le théâtre. C’était très difficile. On nous avait cadenassé les toilettes ; juste avant qu’on parte nos ordinateurs ont été vidés, on a perdu toutes nos données… » Épuisée, elle décide de changer radicalement l’axe de sa recherche artistique et se plonge dans le théâtre contemporain. C’est en découvrant les dramaturgies contemporaines, leurs possibilités de nouvelles formes et structures, qu’elle se remet à écrire en 2004 avec Avec le couteau le pain.

Échanger des clés

Dans les autres lieux où elle travaille elle continue son effort d’ouverture du théâtre et de mixité sociale. « Ça me bouleverse que des gens aillent au théâtre et en ressortent en se disant qu’ils sont bêtes parce qu’ils n’ont pas compris le spectacle », s’emporte-t-elle, avant d’enchaîner sur la nécessaire défense du théâtre public et sur une critique de son entre-soi. Pour éviter cela elle joue devant tous les publics, notamment en banlieue ou dans des lieux non-prévus pour le théâtre, comme des lycées dans des quartiers « difficiles ». « Quand je sens qu’un public ne va pas avoir les références pour comprendre le spectacle je passe une heure avec eux avant. Pas pour leur apprendre « La Culture » mais pour échanger des clefs. Après, on a au moins un minimum en commun. »Fantaisies

Après des passages notamment à l’Espace Germinal de Fosses et au Théâtre de l’Est Parisien – respectivement en tant qu’artiste associée et « écrivaine engagée » – elle est depuis janvier 2013 directrice artistique de Confluences à Paris. Elle y a organisé en juin dernier un marathon lecture de 24h avec 72 autrices (« dire autrice, c’est politique » explique-t-elle avec flamme). Celle qui pendant longtemps ne s’est pas dit féministe mais qui a fini par se demander « pourquoi je suis la seule femme, là ? pourquoi on me parle comme ça ? » fait aujourd’hui partie de H/F Île-de-France. « Mais je ne m’intéresse pas qu’aux femmes » précise-t-elle « Ce qui m’intéresse c’est l’humanité. »

 

Fantaisies est jouée au Festival Off d’Avignon, au Théâtre GiraSole (24 bis, rue Guillaume Puy) du 8 au 31 juillet (sauf les 25 et 26) tous les soirs à 22h30.

 

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