Femmes de théâtre : « l’histoire d’une disparition »

par Arnaud Bihel

Aurore EvainChercheuse, dramaturge et comédienne, Aurore Evain s’est intéressée aux autrices [elle récuse le terme « auteure », NDLR] de théâtre sous l’Ancien Régime. Elle a découvert toute une histoire oubliée, et pourtant nécessaire aux femmes d’aujourd’hui. Entretien.


 

Pourquoi vous êtes vous intéressée aux autrices de théâtre de l’Ancien Régime ?

Aurore Evain : Au cours de mon cursus de comédienne, j’ai rapidement pris conscience de la difficulté à passer de la position d’actrice à celui d’autrice ou même de metteuse en scène. Cela n’allait pas de soi. L’image du théâtre que nous renvoyaient les cours d’art dramatique était en soi délégimitante : les textes de femmes du répertoire classique étaient inexistants, et ceux du théâtre contemporain exceptionnels. J’ai alors cherché dans l’Histoire du théâtre les raisons de cette répartition culturelle des rôles entre hommes et femmes : j’ai commencé à travailler sur l’apparition des actrices en Europe aux XVIe et XVIIe siècles, puis je suis passée à l’histoire des autrices.

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Le premier auteur à l’origine du théâtre médiéval en Europe est une autrice : Hroswitha de Gandersheim, une abbesse germanique du Xe siècle.

Mes processus de création se sont nourris de cette généalogie littéraire au féminin, où j’ai constamment puisé ma légitimité à écrire et à mettre en scène. Il s’agissait de trouver chez mes lointaines devancières l’autorité qu’une histoire du théâtre entièrement masculine nous refuse encore : découvrir des modèles autres que ceux des comédiennes, inspiratrices, collaboratrices ou héroïnes de fiction qui saturent le paysage théâtral au féminin.

En remontant le fil de l’histoire, j’ai réalisé, pour reprendre la formule de Virginia Woolf, que les sœurs de Shakespeare, et surtout de Corneille, Molière, Racine ou Beaumarchais ont bel et bien existé… Et pourtant, qui sait aujourd’hui que le premier auteur à l’origine du théâtre médiéval en Europe est une autrice : Hroswitha de Gandersheim, une abbesse germanique du Xe siècle ?

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Que s’est-il passé pour qu’on n’en parle plus aujourd’hui ?

Si l’histoire des actrices se présente comme celle d’une apparition (longtemps, les rôles de femmes ont été tenus par des hommes), celle des autrices s’est écrite comme l’histoire d’une disparition, d’un effacement progressif. Au XVIIIe siècle, l’historiographie (l’écriture de l’histoire) s’est mise en place, avec les premiers dictionnaires de théâtre. Ils visaient à célébrer la puissance culturelle de la France ; ils étaient donc exhaustifs, et les autrices y figuraient. Mais si certains les célébraient, d’autres les dépréciaient en les critiquant ou en insinuant qu’elles n’avaient pas écrit leurs œuvres – qu’elles n’étaient que des prête-noms. D’un dictionnaire à l’autre, c’était le jeu du copier-coller, mais plus le temps passait, plus il y avait d’auteurs et d’œuvres à indexer… Alors, on a coupé. Les pièces de femmes sur l’authenticité desquelles on avait jeté le doute ont commencé à disparaître, puis les autrices elles-mêmes.

« Ce sont les mécanismes habituels de cooptation qui entrent en action. »

Sur le terrain, le nombre d’autrices de théâtre n’a pas cessé d’augmenter : elles furent 150 sous l’Ancien Régime, 350 au XIXe siècle, 1 500 au XXe. Pourtant, le nombre de celles qui sont rentrées au répertoire de la Comédie-Française a lui aussi décliné. Dans la première partie du XXe siècle, on en compte seulement 5, et aucune entre 1959 et 2002, qui est pourtant la grande époque de l’émancipation des femmes. Est-ce une question de talent ? Si l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit qu’il s’agit en fait des mécanismes habituels de cooptation qui entrent en action.

J’ai réalisé récemment que 4 des 5 femmes entrées au répertoire au XXe avaient été programmées sous le mandat du même administrateur, Émile Fabre. Il était loin d’être féministe, mais c’est celui qui est resté le plus longtemps à ce poste, une vingtaine d’années. Il a sans doute eu tout le temps nécessaire pour programmer les auteurs masculins qu’il connaissait, et faire preuve d’audace en y présentant quelques femmes. C’est cette même logique qui a conduit à l’effacement des femmes des anthologies et dictionnaires. Les places aussi y sont chères et recherchées…

 

Quel écho a rencontré votre travail ?

Quand j’ai commencé à travailler sur les autrices il y a 15 ans, personne en France ne s’y intéressait – seule Nadeige Bonnifet avait recensé toutes les autrices de l’Ancien Régime en 1988. Paradoxalement, c’est aux États-Unis qu’elles étaient les plus connues : plus avancés que les Français sur la question du genre, ils ont le goût de défricher et une grande curiosité pour l’Ancien Régime. Et ils ont hérité d’une histoire du théâtre de l’Ancien Régime qui n’oubliait pas ses autrices, grâce aux travaux de Henry Lancaster dans les années 30. Dès le début des années 1990, ces pièces ont été étudiées et publiées entre autres par Perry Gethner et Henriette Goldwyn, avec qui je co-dirige l’anthologie française. En France, il a fallu attendre 2006 pour qu’elle voit le jour, grâce à Eliane Viennot et à sa collection « La cité des dames », créée aux Publications de l’Université de Saint Etienne, afin de faire connaître les œuvres de femmes de l’Ancien Régime. Aujourd’hui, cette anthologie réintègre un corpus mixte, avec une réédition chez Garnier Classiques. Mais le chemin a été long…

« C’est seulement depuis 2009 que cette histoire commence à rencontrer un vrai écho dans la ‘société civile’, c’est-à-dire en dehors du milieu universitaire. »

J’ai été très émue de constater qu’en 2009, le volume de l’anthologie Le Théâtre français du XVIIe siècle, dirigé par Christian Biet et publié chez l’Avant-Scène théâtre, comprenait 4 autrices de l’époque. Une première en France ! On nous a parfois reproché de publier une anthologie spécifique aux pièces de femmes, sans s’étonner du nombre d’anthologies entièrement constituées de textes d’hommes… C’était pourtant nécessaire afin de les rendre visibles. Les faire figurer dans une anthologie mixte, comme celle de Christian Biet, constituait l’étape suivante.

C’est seulement depuis cette année que cette histoire commence à rencontrer un vrai écho dans la « société civile » c’est-à-dire en dehors du milieu universitaire : chez les autrices d’aujourd’hui, parmi les spectateurs et spectatrices. Le public est en demande : découvrir le théâtre des femmes du passé offre un nouveau souffle au répertoire classique. A l’inverse, le théâtre masculin a été « surpanthéonisé » ; le public est enseveli sous ces monuments que sont devenus les grands auteurs classiques, ces « Pères du théâtre ». Les textes des autrices n’ont pas été institutionnalisés, ils sont moins intimidants : le public peut recréer un lien ludique avec ces œuvres, de façon plus libre et personnelle. Ils sont donc également riches d’intérêt pédagogique, notamment auprès des jeunes générations.

 

Pourquoi est-il important de redécouvrir les autrices de théâtre ?

Cacher aux femmes leur histoire, c’est leur refuser des modèles d’identification et de légitimation. Le statut des femmes au théâtre s’est longtemps limité à celui de « créatures » : rendre visible le statut de créatrice m’apparaît primordial pour former des jeunes générations à d’autres rôles sociaux et permettre l’émergence d’une scène théâtrale plus égalitaire.

« Il faut être forte de son Histoire pour se sentir légitime d’écrire, de créer… »

Les autrices d’aujourd’hui me répondent parfois : « on doit déjà se battre pour nous-même, on ne va pas en plus se battre pour réhabiliter nos aïeules! », mais tout est lié. L’histoire des autrices porte des enjeux contemporains forts : elle offre des modèles à qui s’identifier, et permet de jouer avec ce fameux rapport d’imitation différentielle (avoir un modèle à la fois à suivre et à contourner). Les hommes n’ont pas à justifier leur légitimité à écrire, ils n’ont pas à prouver qu’avant eux, il y a eu Corneille, Molière, Racine, Hugo, etc… et qu’ils sont capables d’écrire pour le théâtre. Pour les femmes, que l’on en ait ou non conscience, ce débat sur leur capacité à écrire pour le théâtre traverse 4 siècles, et reste un héritage lourd à porter, handicapant symboliquement.

Le théâtre est un milieu difficile et très concurrentiel. Si les femmes arrivent avec un déficit de légitimité, et donc de confiance, elles abandonnent très vite, ou elles se réfugient dans des rôles d’assistance, de collaboratrice, de muse, dont il sera très difficile pour elles de s’échapper. Certaines, au contraire, trouvent dans cette situation, un regain de force et de motivation, pour s’ériger parmi les quelques exceptions féminines, et c’est tant mieux : ce sont souvent les pionnières. Mais si elles ne travaillent pas à changer les choses, l’histoire sera un perpétuel recommencement : on croit toujours être les premières, on s’en réjouit, et comme cela ne s’accompagne d’aucune construction mémorielle susceptible de faire trace, on disparaît à nouveau. Il faut être forte de son Histoire pour se sentir légitime d’écrire, de créer… et devenir à son tour passeuse d’histoire(s).

 

Les travaux d’Aurore Evain :

Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, anthologie en 5 volumes, Paris, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2006-2013.

L’Apparition des actrices professionnelles en Europe, Paris, L’Harmattan, coll. « Univers Théâtral », 2001, 243 pages.

Son site : auroreevain.wordpress.com

 

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