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Dérèglement climatique : « nous voulons une parité décisionnelle »

par Marina Fabre
Yveline Nicolas

Yveline Nicolas

Parce que les femmes sont les premières victimes du dérèglement climatique, plusieurs instances politiques et associations appellent à des engagements concrets en faveur de l’égalité lors de l’Accord de Paris. Entretien avec Yveline Nicolas, membre du groupe Genre et justice climatique.


 

Plaidoyer « Soutenir les femmes face au dérèglement climatique », appel pour « des politiques climatiques intégrant l’égalité femmes-hommes »… A quelques jours de la COP21, plusieurs signaux d’alarme sont tirés par les instances politiques et associations. Yvelines Nicolas, coordinatrice de l’association Adéquations membre du groupe Genre et justice climatique, signataire de cet appel, a répondu aux questions des Nouvelles NEWS.

Le lien entre les femmes et le dérèglement climatique n’est pas une évidence. Pouvez-vous l’expliquer ?

Le dérèglement climatique – dû à l’utilisation des énergies fossiles pour alimenter la croissance des pays occidentaux depuis la révolution industrielle – renvoie directement à notre modèle de développement économique, à nos choix de production et de consommation, à notre culture et à nos modes de vie. Une analyse genrée de ces questions est pertinente. Prenons l’exemple des transports ou de l’alimentation : les femmes utilisent plus que les hommes les transports en commun – elles sont d’ailleurs moins propriétaires de voitures – et mangent moins de viande, elles ont donc une empreinte écologique en moyenne plus faible.

Mais surtout, partout dans le monde les femmes constituent une part majoritaire des personnes précaires et en situation de pauvreté. La crise écologique et la montée des inégalités se cumulent. Ici, parce que les femmes les plus pauvres, en familles monoparentales souvent, vivent dans des logements précaires, elles sont touchées de façon spécifique par la pauvreté énergétique. Dans les pays du Sud, leur survie, notamment en milieu rural, est directement liée à l’environnement : eau, bois de chauffe, plantes, alimentation, accès à la terre…. Quand elles doivent aller chercher l’eau encore plus loin, quand le bois se fait rare, leurs conditions de vie se dégradent. La désertification, les variations de climat, les inondations les touchent particulièrement.

Plus globalement et sur le plan politique, rappelons que les féministes ont historiquement fait le lien entre le système d’exploitation de la nature, le capitalisme et le patriarcat. Ces analyses restent tout à fait d’actualité.

Aujourd’hui vous lancez un appel pour que les politiques climatiques intègrent l’égalité femmes-hommes. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?

Le texte de position du groupe d’associations françaises Genre et justice climatique alerte sur plusieurs enjeux. Les femmes sont peu présentes dans les lieux de négociation et de décision des mécanismes de la Convention internationale sur les changements climatiques : nous voulons une parité décisionnelle.

Par ailleurs, dès qu’il est question de technologies, transferts financiers, mécanismes de mise en œuvre…, la question de l’égalité femmes-hommes, qui figure dans les principes généraux, tend à disparaître. Nous voulons que l’égalité femmes-hommes et les droits des femmes figurent de façon transversale – comme les droits humains en général – dans l’ensemble de l’accord qui doit être adopté à la COP21. Nous attirons l’attention sur l’importance de prendre en compte les associations de femmes engagées sur le terrain (production alimentaire, agro-écologie, énergie, gestion des déchets, travail sur la santé environnementale…) : elles ont des pratiques spécifiques, une expertise citoyenne qui doit être prise en compte pour la transition énergétique.

En tant qu’associations et organisations de la société civile, avez-vous encore confiance dans les décisions politiques ?

En ce qui concerne l’association Adéquations, nous avons travaillé sur la façon dont la décision publique est « capturée » par les milieux d’affaires, par des lobbyistes professionnels, dont le métier est d’influencer les décideurs pour des intérêts catégoriels et non pour l’intérêt général. C’est particulièrement sensible dans le domaine climatique où les enjeux sont énormes et les industries des énergies fossiles ou du nucléaire très présentes.

Nous promouvons donc l’indépendance de la décision politique pour lutter contre les conflits d’intérêts – très présents par exemple en matière de santé environnementale – tout comme la création de contre-pouvoirs et le financement de l’expertise citoyenne indépendante. Sur le climat et la crise écologique, il est clair que les organisations de la société civile ont une longueur d’avance. Ce sont elles qui poussent à agir des décideurs politiques, majoritairement masculins, qui restent scotchés dans l’ancien monde, dans la rhétorique de la croissance et du « progrès » technique.

Est-ce que vous pensez être entendu.e.s ?

Tôt ou tard oui… Il faut maintenir la pression et se placer dans une perspective de long terme. Il faut être vigilantes sur les régressions, qui guettent en permanence les droits des femmes – lesquels sont souvent pris en otage dans les marchandages des négociations internationales. Et quand même, on se réjouit de voir que nos analyses, nos textes analysant les enjeux genre et climat soient repris par des décideurs, des élu.e.s etc. Reste à ce qu’ils s’engagent vraiment dans la mise en œuvre, la prise en compte effective d’une approche de genre et le soutien aux groupes et organisations de femmes dans le monde entier.

Lors des dernières COP, les enjeux climat / femmes ont-ils été abordés ?

Oui, il y a des progrès. Progressivement la question du genre a été prise en compte, grâce aux mobilisations des associations féministes qui se coordonnent au niveau international pour s’investir depuis des années dans le suivi des négociations. La COP18 avait décidé d’un suivi des progrès en matière de parité dans la représentation au sein des organismes de négociations et de décision et de prise en compte du genre dans les politiques climatiques. On a débouché à la COP20 à Lima en 2014 sur le lancement d’un programme de travail sur le genre.

Que répondez vous à celles et ceux qui prétendent que l’égalité femmes-hommes n’est pas la priorité dans cet état d’urgence climatique ?

Ça fait des années que j’entends cet argument et que je constate le cloisonnement entre les acteurs de l’écologie / climat et les actrices de l’égalité femmes-hommes – de part et d’autre d’ailleurs. Parfois ça manque de logique : des associations qui se battent pour l’intégration des droits humains dans la question climatique, oublient que les droits humains intègrent aussi les droits des femmes.

Pragmatiquement, on voit bien que la dégradation environnementale et les inégalités sociales sont intrinsèquement liées. D’où l’appel à la « justice climatique ». Or la justice n’est pas divisible : éradiquer les discriminations envers les femmes en fait partie. Il est facile de voir, dans les pays les plus touchés par les dérèglements climatiques que le manque d’accès à l’éducation, au crédit, aux terres cultivables, à la mobilité… des femmes constitue un obstacle au nécessaire changement de paradigme du développement.

Quelles sont les solutions? Les pistes à suivre ? 

Nous souhaitons une meilleure participation des femmes aux politiques climatiques et de développement durable en général : par exemple la participation d’associations de femmes et féministes dans l’élaboration et l’évaluation des agendas 21 et de la stratégie nationale de développement durable, ici en France. Le « dialogue environnemental » qui s’est mis en place depuis quelques années en France a oublié la question du genre, alors que la participation des femmes est un des principes du développement durable, depuis le Sommet de la Terre à Rio en 1992. Mais il faut aussi plus de soutien matériel et financier : les associations intervenant sur les questions de genre sont très faibles en France.

Il faut aussi que les projets financés par les mécanismes de transfert de fonds vers les pays du Sud les plus touchés (que ce soit l’Aide publique au développement ou le « fonds vert climat ») prennent en compte les initiatives et les pratiques organisationnelles des femmes, comme levier de la transition écologique.

D’une manière générale, la diminution des émissions de gaz à effet de serre implique un changement des modes de production et de consommation : là aussi il faut avoir une vigilance en matière de genre. Exemple : le développement actuel du « marketing genré » (une perceuse rose pour les femmes et une noire pour les hommes…) qui favorise le gaspillage, alors qu’il est souvent possible de louer ou réutiliser des produits. Un rééquilibrage entre la sphère marchande, de consommation et la sphère d’utilité sociale pourrait avoir un impact doublement favorable : diminution de la consommation d’énergie et de ressources non renouvelables, amélioration de l’articulation des temps de vie et développement d’activités économiques soutenables et relocalisées, telle que l’économie solidaire où les femmes sont très présentes.

 

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1 commenter

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clairobin 1 décembre 2015 - 15:46

merci pour cet entretien éclairant. Les liens entre égalité f/h et situation climatique ne sont pas évidents. Le constat de l’outrageante sous-représentation des femmes dans les décisions planétaires me suffit à lui seul pour en tirer les conclusions qui s’imposent. Mais c’est nécessaire de développer l’argumentaire et vous le faites très bien dans cet entretien.

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