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Les Indiennes font leur révolution sexuelle… en ligne

par De profundis
Indeternet

Photo : Zofeen Ebrahim/IPS

Sexualité, orientation sexuelle ou violences… en Inde, la parole des femmes se libère grâce aux échanges sur internet.


 

Lorsque Rita Datta, 30 ans, a décidé sur un coup de tête de s’initier à l’informatique, elle est passée de l’autre côté du miroir. Une réalité virtuelle où le thème le plus tabou en Inde, le sexe, devenait le plus simple et naturel des sujets de conversation.

Femme au foyer dans l’état indien du Kolkata, Rita Datta souligne qu’internet l’a aidée à trouver des réponses à des questions qu’elle n’avait jamais osé formuler. Dans le monde vaste et anonyme du cyberespace elle a pu échanger avec des milliers de femmes qui, comme elle, ont finalement dépassé les stigmates attachés à la sexualité féminine. « Maintenant je peux parler de mes besoins, de mon corps et de mes sentiments, ce que je n’avais jamais fait auparavant » confie-t-elle à IPS.

De plus en plus connectées

Avec plus de 137 millions d’utilisateurs, l’Inde est classée troisième dans la liste des pays comptant le plus d’internautes. S’ils étaient à 77 % urbains il y a une décennie, des recherches récentes indiquent que 34 % viennent aujourd’hui de villes de moins de 500 000 habitants.

L’autoroute de l’information a pourtant du mal à pénétrer l’arrière-pays rural, où vivent 70 % des femmes indiennes. Même dans les zones où il est facile de se connecter, les femmes ont mis longtemps à utiliser les forums en ligne pour subvertir une culture sexuellement conservatrice, en partie à cause de l’inégalité des sexes dans l’initiation à internet.

Pourtant, les femmes des classes les moins aisées commencent à se construire des espaces en ligne où elles peuvent en toute sécurité chercher des informations vitales sur la contraception, interagir avec des personnes de l’autre sexe « sans la surveillance de la société et exprimer leurs propres opinions sur toutes sortes de questions, y compris les violences sexuelles et le harcèlement », selon la sociologue et activiste féministe de Bombay Manjima Bhattacharjya.

De la maternité à l’orientation de genre

Sachant que l’éducation sexuelle est pratiquement inexistante dans les écoles indiennes – les professeurs de biologie sautant les chapitres sur la reproduction et des manuels préparés par des agences habilitées pouvant être « rappelés » s’ils contiennent un contenu « répréhensible » – ces forums deviennent plus nécessaires que jamais.

Question de vie ou de mort

On estime qu’en Inde une femme est violée toutes les 28 minutes, et 50 000 cas de viols d’enfants ont été enregistrés entre 2001 et 2011. Selon les experts, la loi du silence a permis de perpétrer une culture qui non seulement tolère, mais même encourage, la violence contre les femmes. A leurs yeux, utiliser internet pour briser ce silence peut avoir un réel impact sur le terrain.

Plus encore depuis le viol collectif de Delhi, qui a provoqué une vague d’indignation, les femmes utilisent les forums pour parler de violence, de viol et du poids de la culture patriarcale.

De même, les avocates de la santé reproductive se réjouissent des conversations en ligne au sujet de la contraception, dans un pays où 22 % des filles deviennent mère avant l’âge de 18 ans, en raison du manque d’informations et des difficultés d’accès aux services de planning familial, et où 50 000 femmes meurent chaque année en donnant la vie – pour la plupart en raison de leur trop jeune âge.

Avec « EROTICS », un projet de recherche exploratoire sur la sexualité et l’internet mené pendant deux ans par l’Association pour le progrès des communications (APC), Manjima Bhattacharjya a découvert que, comparé aux autres pays étudiés entre 2008 et 2010 – le Brésil, le Liban, l’Afrique du Sud et les États-Unis – le sujet était très peu investigué.

Elle et une poignée d’autres universitaires, professeurs et activistes ont pourtant commencé à dégager des tendances communes suggérant qu’internet donne plus de pouvoir aux femmes. « J’ai été particulièrement frappée par le nombre de “mamans blogueuses” – des femmes de la classe moyenne qui réfléchissent de manière active et critique sur tous les sujets, de l’abus sexuel des enfants et des droits reproductifs jusqu’au travail du care et à la division sexuée du travail » raconte la sociologue.

Elle souligne également qu’internet a créé un espace essentiel pour discuter de genre et d’orientation sexuelle, dans un pays qui n’a décriminalisé l’homosexualité qu’en 2009 et où 73 % de la population souhaiterait qu’elle soit toujours illégale.

La sociologue cite le cas d’un jeune homme qui souffrait de dépression et ressentait le désir d’être une femme. Ce n’est qu’après avoir trouvé en ligne des informations sur la dysphorie de genre qu’il a finalement osé en parler avec sa famille, requérir l’aide d’un professionnel et procéder à une opération de changement de sexe. « Maintenant elle tient un blog pour aider d’autres personnes sujettes à la dysphorie de genre », explique Manjima Bhattacharjya.

Outil militant

Les féministes ont rapidement tiré profit du nombre croissant de femmes sur internet pour des campagnes en ligne.

La célèbre « Pink Chaddi Campaign » (campagne du sous-vêtement rose) – un mouvement de protestation non-violent lancé en réponse à l’agression de femmes dans un bar à Mangalore, une ville de l’état du Karnataka dans le sud de l’Inde – a ainsi utilisé Facebook pour rassembler 40 000 femmes contestataires en 2009.

Cette année-là, le jour de la Saint-Valentin, le groupe Facebook a appelé ses partisanes à envoyer des sous-vêtements roses au bureau du Sri Ram Sena, un groupe hindou conservateur ; son leader avait en effet menacé « d’agir » contre les couples non-mariés surpris ensemble ce jour-là. Des centaines de paires de « chaddis » (« sous-vêtement » en hindou) ayant inondé son bureau le 14 février, le politicien a été forcé de dialoguer avec les activistes.

Ces dernières années le nombre de blogs consacrés aux minorités sexuelles, à la sexualité et à l’identité de genre a rapidement augmenté; certains annuaires répertorient une centaine de sites visant à construire des réseaux et des espaces sûrs pour les activistes LGBT.

Malobika a fondé le groupe lesbien de soutien « Sappho pour l’Égalité », basé à Kolkata. Elle considère l’avènement d’internet comme un baume contre la solitude que génèrent les comportements intolérants envers l’homosexualité.

Obligée de vivre cachée à cause de ces attitudes hostiles jusqu’en 2004, Malobika a travaillé avec six autres femmes pour former un groupe de défense des droits en 1991. Aujourd’hui, explique-t-elle à IPS, Sappho est la seule organisation lesbienne visible à Kolkara, un état de cinq millions d’habitants. L’association offre des services comme une ligne d’écoute qui reçoit environ sept appels par jour et un centre de ressources fréquenté par les universitaires.

De l’ordinateur au smartphone

La militante a néanmoins rapidement relevé les désavantages d’opérer sur internet, où les hommes hétérosexuels « curieux à propos des lesbiennes, trans- et bisexuelles » utilisent de fausses identités pour pénétrer la communauté en ligne.

Manjima Bhattacharjya partage cette inquiétude, craignant que les femmes subissent davantage que dans le monde réel harcèlement, espionnage et abus. « Mais elles sont parfaitement conscientes que tout ce qui se passe en ligne peut être surveillé et font donc de leur mieux pour éviter les comportements qui pourraient affecter leur vie réelle. »

Parmi les autres obstacles à l’accès des femmes à internet pour parler de questions sensibles, le directeur des programmes au TARSHI (Talking about Reproductive and Sexual Health Issues, Parler des questions de reproduction et de santé sexuelle), Prabha Nagaraja, cite un manque d’intimité, sachant que beaucoup de familles partagent les ordinateurs.

Les stéréotypes culturels renforcent également l’idée fausse que les femmes sont « technologiquement handicapées ». Selon Manjima Bhattacharjya, beaucoup de femmes, surtout d’âge moyen ou plus vieilles, voient du coup l’ordinateur comme un outil extra-terrestre et hostile.
« D’un autre côté » nuance Prabha Nagaraja, « de plus en plus de smartphones ont accès à internet, permettant aux femmes d’explorer le monde virtuel plus facilement. »

Selon Mary Meeker, partenaire de la firme d’investissement Kleiner Perkins Caufield & Byers (BPCB), l’Inde va atteindre les 67 millions d’utilisateurs de smartphones d’ici la fin 2013, enregistrant une hausse de 52 % depuis l’année dernière.

© 2013 IPS-Inter Press Service

 

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Zofeen Ebrahim/IPS

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