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Izis : Pari du rêve, Paris rêvé

par Isabelle Fougere

Fête, place de la République, 1950. © Izis Bidermanas

Du 20 janvier au 29 mai, l’Hôtel de Ville de Paris rend hommage à un grand photographe humaniste du XXe siècle, méconnu du grand public.

Poète de l’image, complice de Prévert et de Chagall, reporter, portraitiste :  Izis a célébré Paris et son époque à la manière d’un rêveur, « inconsolable mais gai ».

Comme un antidote à l’époque, les dormeurs des quais de Seine d’Izis s’alanguissent sur la pierre chaude. Modestes souvent, saisis avec douceur dans l’abandon, ils composent, avec les amoureux, les vendeurs ambulants, les forains et leurs clients ravis, un portrait intuitif et atmosphérique du Paris de l’après-guerre.

Joyeux et pourtant habités d’un fond d’inquiétude. Une poésie du pavé, née d’une infinitude de traversées de la capitale, au cours desquelles le hasard et les états d’âme de l’artiste ont su garder le gouvernail.

Et puis, la surprise d’une remontée dans le temps : une galerie de portraits de maquisards, « Ceux de Grammont », photographiés en 1944 en tenue de combat, au sortir de la clandestinité.  Leurs regards perdus bouleversent. Parce qu’ils disent une force liée à l’engagement et au courage mais aussi la faille profonde et inguérissable qui hante ceux qui ont tutoyé la mort et la barbarie.

 Sur les quais de la Seine, Petit Pont.
 © Izis Bidermanas

A elles seules, ces deux séries démontrent la pertinence de cet hommage à la vision de la condition humaine, à la richesse et à la diversité de l’œuvre d’un photographe longtemps écrasé par la notoriété de ses contemporains et néanmoins amis, Brassaï, Cartier-Bresson ou Doisneau . Willy Ronis estimait que l’oubli dans lequel était tombé Izis était un « purgatoire injuste ». L’injustice est réparée grâce à son fils, Manuel Bidermanas, lui-même photographe, et à Armelle Canitrot, critique et responsable de la photo au quotidien La Croix, les commissaires de la magnifique rétrospective de l’Hôtel de Ville. Elle a également la qualité d’offrir une relecture inspirée de son œuvre.

Les rêveries parisiennes d’Izis (de son vrai nom Izraëlis Bidermanas) ont souvent occulté l’immensité de son regard d’exilé. Fuyant sa Lituanie natale, il a débarqué dans la ville lumière sans le sou à 19 ans. Il a connu trois années de galère dans les bas-fonds de Paris, les hôtels borgnes, les salaires de misère. A force de se battre, il finit par décrocher un travail au studio Arnal où il photographie des acteurs. Il ouvre ensuite sa propre boutique dans le XIIIe arrondissement et se spécialise dans les portraits de bébés, de mariés et de communiants.

Métro Mirabeau, 6 heures du matin, 1949.
© Izis Bidermanas

Juif, il fuit Paris en guerre pour s’installer près de Limoges. Il ne reverra jamais sa famille lituanienne, massacrée par les nazis. Il est torturé par les Allemands et s’engage auprès des FFI (Forces Françaises de l’Intérieur). C’est ainsi qu’il réalise la série de portraits de maquisards « Ceux de Grammont », sans doute la plus intense et la plus moderne de sa carrière : il casse les codes du studio et invente un portrait dans sa réalité brute, avec les moyens du bord.

A son retour à Paris, Izis photographie Aragon, Eluard, Breton, Camus… Repéré par le magazine Paris Match, il participe au premier numéro d’après-guerre qui inaugure une collaboration de vingt ans comme reporter.

Artiste intégral, Izis ne se contentait pas d’accumuler les clichés. Pour lui, la forme la plus aboutie de son travail était l’édition de livres, qu’il concevait de la maquette aux textes, en passant par le format et la matière. Il aura été l’un des premiers à composer des dialogues inspirés entre écriture et image, assumant le contrechamp pour équilibrer la force brutale de l’événementiel, mêlant émotion  et rigueur de la forme. A Paris et à Londres, avec son grand ami Prévert, il déambule, donne à voir l’envers du décor et publie entre autres  le « Grand bal du printemps », en 1951.

Bords de Seine, 1949. © Izis Bidermanas

Poète parmi les poètes

Les déambulations photographiques d’Izis s’inspirent de ses affinités électives. Pour Colette, il médite autour des ruines romantiques du désert de Retz et saisit l’amer  désarroi de fauves derrière des barreaux de zoo.

En 1955, Izis visite la Terre sainte et publie « Israël », préfacé par André Malraux. Entre scènes bibliques et images d’actualité, il scrute l’histoire en marche, la naissance d’une nation, une épopée moderne passée au filtre de ses propres blessures,  avec des références symboliques à la shoah. Il photographie un cordonnier entouré de piles de chaussures, en écho aux montagnes d’effets personnels prélevés sur les déportés dans les camps d’extermination. Il accompagne ses images de poèmes et de citations sacrées.

C’est sans doute dans la « biographie photographique » qu’Izis a composé dans les années 1960 autour de son ami Chagall qu’il a approché au plus près le secret de la création et de la fabrique du rêve. Au fil des heures et des jours, il se fond dans l’ombre de l’atelier du maître et assiste à la bataille de la matière que ce dernier y livre sans repos. Seul autorisé à suivre le peintre confronté à l’immensité du plafond de l’Opéra de Paris qu’il décore en 1964, il saisit une grâce en suspension, la fusion d’un artiste dans sa couleur.

Carnaval de Nice, 1956.
© Izis Bidermanas

Manuel Bidermanas, le fils d’Izis cite volontiers Anouilh dans l’ « Hurluberlu » pour évoquer le souvenir de son père : « Inconsolable mais gai ». Paradoxe d’un poète plus énigmatique que ses contemporains. « Il n’a pas l’espièglerie de Doisneau, avance Armelle Canitrot, qui s’est immergée avec passion dans l’univers du photographe, pas le côté politique de Ronis ni celui, intellectuel, d’Henri Cartier-Bresson, Izis, lui, est dans le rêve. Il reflète ce côté inquiet de celui qui cherche toujours à s’évader du tragique par le rêve ».

Enfin sorties de l’ombre, les photographies d’Izis, disparu en 1980, transcendent le monde d’hier, âpre mais vu dans ses moments de grâce. C’est à ça que servent les poètes, finalement. Mais il faut de la lenteur pour ré-enchanter le réel. Et c’est là tout le cadeau de l’hommage de l’hôtel de ville : regarder la vie à travers les yeux d’un poète. En sortant de l’exposition on se prend à souhaiter qu’en contrebas, sur les quais de Seine, un Izis d’aujourd’hui flâne encore, l’œil aux aguets…

Du 20 janvier au 29 mai 2010
Salle Saint-Jean de l’Hôtel de Ville
5, rue Lobeau, 75004 Paris
Entrée libre et gratuite de 10h à 19h,
tous les jours sauf dimanche et fêtes
Information : tél. : 39 75 – www.paris.fr
Catalogue Izis, Paris des rêves (sous la direction de Manuel Bidermanas et Armelle Canitrot), Editions Flammarion, 192 pages, 35 euros

 

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1 commenter

alovera75 25 juin 2010 - 08:50

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Hello,
Pour les amateurs, il y a une belle vente aux enchères à Paris chez Rossini avec plus de 150 photos dont plus de 100 oeuvres de Israël Bidermanas.
Le catalogue est visible sur artfact.com:
http://www.artfact.com/auction-catalog/fine-art-and-photographs-auction-5xhwas6116

Le truc génial c’est que en vous inscrivant vous pouvez aussi enchérir en live en direct et acheter une de ces photos… Top!

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