La Colombie signe un pacte de lutte contre les violences machistes

par Agathe Ripoche

Le 25 novembre dernier, alors que se célébrait partout dans le monde la journée de lutte contre l’élimination des violences machistes, la Colombie a décidé de franchir un cap. Elle lance un pacte national pour lutter contre ces violences.

« Qu’être femme ne nous ôte pas la vie »
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Les agressions sexuelles et féminicides des derniers mois ont fait la une de l’actualité colombienne. En réponse, le gouvernement a signé le 25 novembre dernier à Sincelejo, un pacte national pour l’élimination de toutes formes de violences envers les femmes et les filles. Francia Márquez, vice-présidente du nouveau gouvernement de gauche, et Clemencia Carabalí, conseillère à l’égalité, étaient accompagnées de plus de 500 femmes pour signer ce pacte.

Pour Clemencia Carabalí le but de ce pacte est « de définir et d’engager des actions concrètes, efficaces, avec une perspective de genre, territoriale et intersectionnelle, pour la prévention, l’attention et la justice pour toutes les formes de violence envers les femmes ».

Les chiffres sont sans appel. Entre janvier et octobre 2022, l’Observatoire des féminicides de Colombie a enregistré 500 féminicides, soit une moyenne de 50 femmes tuées par mois ! En 2021, plus de 30.000 femmes avaient été victimes d’agressions et on dénombrait plus de 800 féminicides. 

Face à de tels chiffres, rappelons toutefois qu’il existe pourtant en Colombie la loi Rosa Elvira Cely (1761 de 2015) qui qualifie le féminicide de « délit autonome », à savoir un délit qui ne signifie pas nécessairement qu’il y ait eu un antécédent. L’article 104A précise que « La personne qui causera la mort d’une femme, pour sa condition de femme ou pour des raisons liées à son identité de genre […] pourra encourir de 250 à 500 mois de prison. » Si des circonstances aggravées, détaillées dans cette même loi, peuvent être prouvées, celle-ci prévoit alors entre 500 et 600 mois de prison pour la personne inculpée. Dans l’article 10, l’accent est mis sur la nécessité de former les institutions éducatives. Le Ministère de l’Education Nationale devra remettre chaque année un rapport sur ces violences à la Commission Légale pour l’égalité des femmes et des hommes (article 10, paragraphe 1). Mais dans les faits cette loi n’est pas appliquée et peu de féminicides sont considérés comme tels, avec une impunité avoisinant les 90 % comme l’expliquent les correspondantes Daniela Díaz et Sally Palomino dans leur article Féminicides en Colombie : les mortes que l’Etat ne compte pas (Feminicidios en Colombia: las muertes que el Estado no cuenta) pour El País.

Tout les mois, l’Observatoire colombien des féminicides publie un bulletin avec le nombre de féminicides rencensés dans le mois ainsi que de nombreuses et précieuses informations sur les circonstances (âge des victimes, régions, lieux, forme du décès etc.) Pour exemple, sur les 55 féminicides du mois d’octobre 2022, 13 des assassins provenaient de cartels de drogue et 12 étaient des maris des victimes. Et 21 des 55 femmes ont notamment été tuées avec une arme à feu. Face aux manquements des autorités, ces informations sont très importantes, car au-delà de comptabiliser des féminicides, elles permettent de mettre en lumière la réalité des faits. Ici, la corrélation entre la militarisation du pays et le taux d’utilisation d’armes à feu pour commettre ces meurtres est clairement démontrée.

Après son élection en juin 2022 à la présidence du pays, Gustavo Petro avait affiché son objectif d’avoir désormais une armée de paix qui respecte les droits humains, notamment après l’affaire des faux positifs où, entre 2022 et 2008, des milliers de civils avaient été exécutés et fait passer pour des guérilleros morts au combat, pour faire gonfler les chiffres. Ce nouveau gouvernement entend donc avancer sur les questions de Droits humains et cela passe aussi par la lutte contre les violences machistes dont sont quotidiennement victimes beaucoup trop de femmes.

Ce pacte national s’articule autour de trois axes stratégiques. Tout d’abord la prévention des violences avec par exemple, des programmes de formation à l’éducation sexuelle et la mise en avant de modèles de masculinité corresponsable et non violente.

Dans un second temps, l’analyse des violences et la mise en place de politiques publiques seront nécessaires pour combattre l’exploitation sexuelle des enfants mais également pour renforcer les mesures de protection des victimes.

Puis, le pacte met également l’accent sur l’indépendance économique des femmes avec l’importance de reconnaître le travail du care. Celui-ci avait d’ailleurs fait l’objet d’une loi en 2010 (Ley 1413) où le care est reconnu par l’économie nationale avec l’objectif de mesurer la contribution des femmes au développement économique et social du pays.

C’est donc un pacte qui affiche clairement la nécessité de féminiser la politique publique qu’ont signé le ministère du Travail et de l’Intérieur, conjointement à 44 organisation sociales. Également présente lors de la signature de ce pacte, la Conseillère à la présidence pour l’enfance et l’adolescence, Eva Ferrer, a fait remarquer que l’objectif commun de ce pacte était « un plus fort engagement de l’administration afin d’humaniser l’attention portée aux victimes […] et développer la paix totale a sein des foyers, des maisons et des écoles de Colombie ».

Lors de la signature du pacte, la campagne « Sa voix, notre responsabilité » a également été présentée afin de montrer cette volonté de rompre avec le système existant qui rendaient vulnérables les femmes victimes au sein des institutions. Verónica Alcocer, la Première Dame colombienne, a d’ailleurs affirmé son souhait de voir ces institutions se rééduquer et travailler ensemble, «l’éducation étant la base pour atteindre une culture de paix ». Elle a également fait part de son engagement à être « garante et vigilante d’une telle mesure » arguant que « l’union fait la force. »

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