La délicatesse d’ « Un beau matin »

par Valérie Ganne

Pour son huitième film, Mia Hansen-Løve choisit Léa Seydoux pour incarner la fille dévouée de Pascal Greggory. Les deux comédiens excellent dans des rôles inhabituels et touchants.

Pascal Greggory et Léa Seydoux, père et fille dans « Un beau matin » (©Les Films Pelleas)

Dans « La dernière leçon », livre paru en 2004, Noëlle Chatelet raconte comment elle a accompagné sa mère qui a choisi de se suicider à 92 ans. Le dernier film de Mia Hansen-Løve aurait pu aussi s’intituler « La dernière leçon » : une nouvelle leçon que la vie offre à Sarah, parisienne déjà touchée par la tragédie puisque jeune veuve.

Jusqu’alors la réalisatrice s’intéressait beaucoup à l’amour perdu dans le couple, comme en témoignent « Le père de mes enfants », « L’avenir », « Bergman Island »… Aujourd’hui, elle embrasse à bras le corps un sujet complexe et pourtant commun : l’accompagnement d’un proche atteint d’une maladie neurodégénérative. Si son film est aussi sensible et délicat, c’est sans doute parce qu’elle s’est inspirée de son vécu avec son propre père.

Car Georg, incarné par Pascal Greggory, qui fut un brillant universitaire, est encore vivant tout en étant déjà un peu parti ailleurs. « J’ai froid dans ma tête » résume-t-il, magnifiquement touchant dans ce rôle. Ce portrait de Sarah resterait bien sombre sans les autres cadeaux que la vie lui offre : ses moments de joie avec sa petite fille, les retrouvailles avec un ancien amant (Melvil Poupaud), les frasques d’une mère devenue militante d’ultra-gauche sur le tard (Nicole Garcia, très drôle). L’humour et la lumière savent surgir de certaines situations déchirantes. C’est aussi le portrait en creux de quatre générations de femmes, de la petite fille à l’arrière-grand-mère de 93 ans. Avec quelque chose de Rohmer dans la douceur et les dialogues, « Un beau matin » est un film simple et réussi sur la famille.

« Un beau matin » de Mia Hansen-Løve (France, 1h52 mn), avec Léa Seydoux, Pascal Greggory Nicole Garcia et Melvil Poupaud. Produit par Les Films Pelleas, distribué par les Films du Losange. Quinzaine des réalisateurs Cannes 2022. En salles le 5 octobre 2022. Pour regarder la bande-annonce c’est ICI !

Mia Hansen-Løve à la Berlinale en 2016,
lors de la présentation de son film « L’avenir »
(Paul Katzenberger, Wikimedia Commons)

Qui est Mia Hansen-Løve ?

Depuis son premier film, « Tout est pardonné » en 2007, la cinéaste s’est imposée dans le cinéma français comme une voix délicate des tourments familiaux bourgeois. Dans le milieu cinéphile -et pas que parisien- la sortie d’un de ses films est toujours une petite fête.

Elle a grandi avec la philosophie qu’enseignaient ses parents et avec le cinéma français : critique aux Cahiers du cinéma avant que de réaliser, elle a consacré un film, « Le père de mes enfants » en 2009, à un producteur de cinéma qui s’est suicidé et qui ressemblait beaucoup à son premier producteur, Humbert Balsan. Elle a joué dans les films d’Olivier Assayas, cinéaste dont elle a eu une fille en 2008. A l’heure du tout numérique, elle est l’une des dernières à tourner tous ses films en pellicule 35 mm, à l’exception d’« Eden », en 2014. Elle a même eu droit à une (courte) rétrospective de ses films à la Cinémathèque Française le mois dernier.

Dans le dossier de presse du film, elle évoque ainsi son héroïne d’ «Un beau matin », Sarah : « Les devoirs se succèdent dans son quotidien : vis-à-vis de son père, de sa fille, son travail de traductrice, qui consiste à transmettre les pensées des autres, à s’effacer derrière les mots des autres… Ses sentiments, il y a peu de moments où elle les exprime. »

Elle raconte avoir écrit le film pour Léa Seydoux. Il n’est pas anodin de choisir de descendre une star de son piédestal pour incarner ce que tant de femmes vivent. « J’ai voulu la dépouiller de ses attributs de séduction. La filmer avec des cheveux courts, la tête nue (…)  la filmer comme une mère, dans son quotidien, dans la pratique de son métier, aussi. Elle n’est pas seulement regardée comme une femme désirable : elle regarde aussi beaucoup les autres. On la regarde regarder et écouter… » 

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