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La femme Samouraï

par Valérie Ganne

Portrait d’une héroïne malgré elle, inspiré d’une histoire vraie, Tokyo Shaking nous replonge dans la catastrophe de Fukushima de 2011. Une histoire qui résonne étrangement avec la pandémie actuelle.

Un choeur de femmes chante avec entrain : « Tout va très bien madame la marquise ». La chorale d’une banque française de Tokyo réunit ses employées pour un moment de récréation pendant le travail. Personne ne le sait encore, mais quelques heures plus tard, un fort tremblement de terre va secouer la ville. Nous sommes le 11 mars 2011, Alexandra (Karin Viard) vient de prendre son poste dans cette banque. Ses enfants sont avec elle. Encore à Hong Kong, son mari les rejoindra dès qu’il aura signé la vente de sa clinique vétérinaire.

Pendant les six jours qui suivront, Alexandra va se retrouver capitaine d’un bateau à la dérive, devant prendre douze décisions à la fois, se charger des tâches ingrates comme appeler tous les employés pour leur trouver une place dans un avion, puis trier ces mêmes employés pour ne garder que les Français. Sans compter qu’elle est vite priée de choisir entre rester tenir le gouvernail ou repartir avec ses enfants à Hong Kong, dans un aéroport pris d’assaut.

« Je ne suis pas restée par courage »

On sait aujourd’hui que le tsunami de Fukushima provoqué par le tremblement de terre n’a pas touché les rives de Tokyo, que la radioactivité de l’explosion de la centrale nucléaire n’a pas atteint la capitale. Mais la force du réalisateur est de nous le faire oublier : les menaces se succèdent en quelques heures, la panique est totale, et seule Alexandra reste à la barre. Côté Japonais, personne ne quitte le navire d’autant que selon le code Samouraï, le sceau du déshonneur est dans la fuite. Femme Samouraï ? Pas tant que ça. Alexandra avouera à ses employés : « Je ne suis pas restée par courage, je suis restée par honte. »

La force de Tokyo Shaking réside également dans un mouvement qui parcourt le film, nous faisant peu à peu oublier notre héroïne au profit de ceux qui gravitent autour d’elle. Les rôles secondaires prennent leur véritable dimension dans la catastrophe, pour le meilleur et pour le pire. Le pire comme le patron de la banque (Philippe Uchan), comique de veulerie et de lâcheté. Le meilleur comme son stagiaire congolais (Stéphane Bak), le seul à ne pas se coucher pendant le tremblement de terre et à rester aider Alexandra alors même qu’elle vient d’être obligée de le licencier. Ou enfin, ma préférée, le personnage de sa jeune assistante pour qui la working girl Alexandra est un vrai modèle dans une société japonaise encore trop patriarcale. C’est cette Kimiko (l’excellente Yumi Narita) qui saura emmener Alexandra rencontrer de « vrais » Japonais et, haussant le ton pour la première fois, qui sera capable de lui faire comprendre qu’il est temps de laisser tomber son armure de sauveuse pour rejoindre sa propre famille.

Bien sûr cette catastrophe japonaise est aussi la nôtre, elle résonne d’étrange façon avec la pandémie actuelle. Pas seulement parce que les Japonais anonymes filmés dans Tokyo portent des masques, mais surtout via la résurgence de la folie de l’information et de la désinformation, des certitudes des scientifiques mises à mal par la nature, des comportements qui se révèlent : le « care » assigné aux femmes comme une qualité « inférieure » se révèle une fois de plus essentiel dans les moments d’épreuves collectives. Et enfin parce que l’actualité de la pandémie a rejoint tragiquement celle du film : Tokyo Shaking, tourné au Japon juste avant le premier confinement mondial, est dédié à son ingénieur du son, Marc Engels, mort brutalement un mois après le retour de l’équipe en France.

Tokyo Shaking, un film d’Olivier Peyon, scénario de Cyril Brody et Olivier Peyon. Avec Karin Viard, Stéphane Bak, Yumi Narita, Philippe Uchan, Jean-François Cayrey, Emilie Gavois-Kahn , Charlie Dupont. Produit par Les Films du lendemain, distribué par Wild Bunch. 1h41, sortie le 23 juin 2021.

Olivier Peyon, l’homme qui filmait les femmes

(Copyright Didier Devos pour Unifrance)

Depuis son premier court métrage, en 1996, ce réalisateur français aime à brosser des portraits de femmes qui nous sont familières, mais emportées dans des combats inédits : Bernadette Lafont en grand-mère qui enlève ses petits enfants dans Les petites vacances, Isabelle Carré qui se bat pour récupérer son fils en Uruguay dans Une vie ailleurs. Il a notamment réalisé un documentaire sur Elisabeth Badinter pour la collection Empreintes (France 5).

Dans le dossier de presse du film, il analyse ainsi son intérêt pour les personnages féminins forts : « Alexandra aime son travail, et, même s’ils sont importants, ses enfants ne sont pas forcément sa priorité, même si elle ne veut pas se l’avouer. D’ailleurs, c’est quoi être une bonne mère ? Il me semble que les femmes doivent apprendre à se retrouver avant d’être épouse, mère, active… On culpabilise trop souvent ces femmes obligées de faire le grand écart entre carrière et vie de famille. (…) Mais c’est vrai que depuis mes courts-métrages puis Les petites vacances, mon premier long métrage avec Bernadette Lafont, la plupart de mes films reposent sur des héroïnes féminines. Est-ce parce que leur vie leur demande davantage ? Qu’elles-mêmes sont plus exigeantes envers elles ? En tout cas, il est clair qu’elles m’inspirent davantage.« 

Quand on demande à Olivier Peyon si son film fait écho à la pandémie actuelle, il répond : « Lorsque nous montions le film, je ne pouvais m’empêcher de penser : « Ton film parle de Fukushima, mais on s’en fout de Fukushima, c’est dépassé. Ce qu’on vit en ce moment surpasse tout. » Je me trompais : on retrouve les mêmes problématiques : le cynisme des industriels face au réchauffement climatique et à la déforestation qui engendre les épidémies, la frilosité des gouvernements qui peinent à dire une vérité que peut-être, nous ne serions pas capables d’accepter, l’argent-roi…« 

 

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