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La lumière de l’Amérique déshéritée

par Valérie Ganne

Un sujet fort, une actrice à la soixantaine triomphante et modeste, une image sublime, de la poésie, des sourires et des larmes. Attention, Nomadland est un film magnifique !

Chloé Zhao aime filmer les grands espaces américains et les personnes qui y vivent en marge de la société : une petite fille dans une réserve indienne pour son premier film, Les chansons que mes frères m’ont apprises, un champion de rodéo blessé dans son deuxième, The Rider. Son nouvel opus conclut magnifiquement une trilogie en l’honneur de ceux qu’on ne remarque pas, ou que l’on ne veut pas voir : les nomades modernes.

Nomadland est né de la collaboration de plusieurs femmes. C’est d’abord l’adaptation de l’enquête d’une journaliste américaine, Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century, sur les  Américains âgés ruinés par la crise des subprimes, sillonnant le pays à bord de leurs vans au gré des petits boulots.

 Une actrice porte le film

La senior du film c’est Frances McDormand, oscarisée pour son rôle de veuve nomade. Vous la connaissez, elle a reçu son premier Oscar pour Fargo des frères Cohen en 1997 et le deuxième pour 3 Billboards, Les panneaux de la vengeance, en 2018. Elle s’est investie tout entière dans le projet : elle a apporté le livre à Chloé Zhao, est devenue coproductrice, et a réellement travaillé chez Amazon, dans une usine sucrière ou dans un camping, vivant aussi dans son van aménagé qui n’a rien d’une luxueuse caravane de tournage. Par respect pour ceux qu’elle rencontre au cours de son voyage d’un an, les déshérités sont en grande majorité incarnés par de véritables « hobos » comme on les appelle aux Etats-Unis. Cette veuve qui fait semblant d’avoir choisi ce destin, pour éviter la honte de la pauvreté, debout contre vents et marées, est une véritable héroïne dont on se souviendra longtemps. A elle seule, elle incarne les déshérités d’une Amérique confrontée à la fin d’un système écrasant les plus pauvres, tout en laissant aux autres la place qui leur revient sur l’écran. La réalisatrice qui sait si bien filmer les extérieurs grandioses excelle également à révéler les émotions les plus ténues. Son film est tout simplement magnifique.

Nomadland de Chloé Zhao avec Frances McDormand, David Strathairn, Linda May et Swankie. 1h48. Distribué par Fox Searchlight Pictures. Sortie le 9 juin 2021.

Bande annonce : « Les nomades ne sont pas si différents des pionniers… »

Dans la cour des grands

Chloe Zhao, Vegafi, Creative commons

La réalisatrice Chloé Zhao est longtemps restée une inconnue avant que les phares des médias n’éclairent son visage d’adolescente aux longs cheveux nattés. 2020 a été l’année de sa consécration : d’abord au festival de Venise où Nomadland a reçu un Lion d’or ; puis aux Golden Globes (récompenses des journalistes américains) et enfin aux Oscars où la cinéaste a été consacrée en avril dernier par deux statuettes, celles de « meilleure réalisatrice » et « meilleur film ». Elle est la première femme à réaliser ce doublé depuis Kathryn Bigelow en 2010, et la première femme d’origine asiatique.

Exilée chinoise

Elle était adolescente quand elle a quitté la Chine pour faire des études à Londres puis à New York. Pour les Chinois, même si elle dénonce la paupérisation des Américains, elle reste donc une traître et son film ne sortira pas dans son pays d’origine. Pour Hollywood, c’est une aubaine : cette jeune femme, asiatique, surdouée, devient une icône de l’ouverture du cinéma américain aux minorités.

Comme ses précédents films Nomadland a été produit par Mollye Asher, une indépendante. Mais cette fois le studio Fox Searchlight, propriété de Disney, est de la partie comme distributeur dans le monde entier. Chloé Zhao est maintenant clairement invitée dans la cour des grands. Marvel Studios lui a déjà confié les rênes d’un film de super-héros, un énorme budget de plus de 160 millions de dollars,  d’habitude réservé aux réalisateurs. Ce sera Eternals, annoncé en salles pour début novembre 2021. On espère que le talent de la jeune femme (elle a 39 ans) saura survivre aux mastodontes que sont les studios Hollywoodiens. Pour l’instant, elle vit encore dans sa maison loin d’Hollywood, avec son mari, le directeur de la photographie Joshua James Richards qui signe l’image de tous ses films, et leurs deux chiens.

 

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