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La ministre belge et les calomnies

par Arnaud Bihel

La ministre belge en charge des droits des femmes aurait-elle utilisé les médias pour discréditer une jeune fille dans une affaire de mœurs ? L’accusation circule mais reste à la porte des médias traditionnels.


 

Omerta ou « pur délire »? Les ingrédients sont explosifs : respect de la vie privée, gesticulations d’un député facilement calomniateur… et possible scandale politique.

A l’origine, une affaire, qui remonte à janvier mais a éclos il y a quelques jours. Une « orgie sexuelle » aurait impliqué cinq adolescents et une adolescente lors d’une « retraite spirituelle » du Collège Saint-Michel, un établissement bruxellois réputé. Les garçons et la fille ont été exclus, l’établissement cherche à éviter la médiatisation de l’affaire. Et les médias belges, après avoir copieusement couvert le sujet jusqu’au 7 mai, se font aujourd’hui discrets. Avec l’intention louable de protéger les adolescents. Sans compter que les circonstances du « gang bang » restent floues. Le parquet a ouvert une enquête.

La jeune fille salie

L’affaire aurait pu en rester là. Mais ce qui pose aujourd’hui problème, ce n’est pas ce qu’ont fait ces adolescents. C’est le commentaire de la mère d’un des garçons impliqués, qui a indiqué au journal SudInfo, dans l’article où il révélait l’affaire, le 3 mai, que la jeune fille « est connue pour être nymphomane et dérangée ». Une façon choquante de minimiser le rôle des garçons. Ce commentaire a alors été repris dans les nombreux articles de presse qui ont évoqué le sujet.

Les parents de la jeune fille ont répondu à cette accusation, via leurs avocats : si leur fille était « consentante », elle « a précisé ne pas avoir été l’instigatrice des faits, comme la presse l’a parfois rapporté. Elle aurait d’ailleurs été bien en peine de le faire face à cinq garçons qui, s’ils ne l’avaient pas invitée dans leur chambre, lui auraient demandé de la quitter. » Les parents ajoutent que leur fille, « qui n’est pas non plus dérangée comme certains l’ont prétendu », souffre de la « médiatisation donnée à cette affaire ».

La ministre accusée d’être l’accusatrice

Et voilà que le scandale se double de la mise en cause d’une ministre. Le 7 mai, le journal flamand Het Laatste Nieuws écrivait, à la une, que « le fils d’un ministre » était impliqué dans le « scandale sexuel ». Une information reprise par la presse, mais sans le moindre nom. La raison tient à la loi, qui interdit de faire état du nom d’un mineur dans de telles circonstances.

Mais l’information n’a pas manqué de circuler sur les réseaux sociaux, et sur la blogosphère d’extrême droite en particulier : la ministre en question ne serait autre que Joëlle Milquet, ministre de l’Intérieur et de l’égalité des chances.

Et en parallèle circule une autre accusation. Et c’est là, de fait, le vrai scandale de l’affaire : la ministre serait également la mère anonyme ayant accusé la jeune fille d’être « nymphomane et dérangée ». Une ministre aurait donc, sous couvert de l’anonymat, cherché à influencer l’opinion. Qui plus est en discréditant la jeune fille. Alors même qu’elle est la ministre en charge des droits des femmes. Celle qui a récemment porté le texte de loi « anti-sexisme ».

L’accusateur calomniateur

Que les médias étouffent l’affaire serait un autre volet de ce scandale. Attention toutefois. Le conditionnel est plus que jamais de mise. Car la source à l’origine de l’information n’est autre que le député Laurent Louis, du parti d’extrême droite « Debout les Belges ». Il portait cette accusation le 6 mai dans une vidéo sur Youtube, vue plus de 200 000 fois.

Et le silence des médias peut s’expliquer par le fait que cette source n’est pas vraiment fiable. Laurent Louis est un habitué de la calomnie. Sans compter qu’il est en conflit ouvert avec Joëlle Milquet. Tout récemment encore la ministre a soutenu l’interdiction d’un colloque antisémite européen organisé le 4 mai dernier par le député.

Qui dit vrai ?

Reste qu’une autre voix soutient la thèse de l’implication de la ministre. Le chroniqueur Marcel Sel qui n’est pas lié aux réseaux d’extrême-droite, assure lui aussi, le 9 mai, sur la foi de « témoignages extrêmement crédibles », que Joëlle Milquet est bien la mère anonyme dont le témoignage dénigrait la jeune fille. Tout en maintenant le conditionnel : « Une ministre en fonction aurait abusé de la législation protégeant les mineurs, mais aussi de son pouvoir, de sa notoriété et de ses relations avec la presse, pour avilir en toute impunité une adolescente et sa famille, et faire pression sur le Collège Saint-Michel. »

Comme la presse belge, la ministre n’a pas réagi pour l’heure à ces accusations. Sur Twitter, plusieurs journalistes de SudInfo démentent toutefois catégoriquement son implication. « Pur délire », assure l’un d’eux. Mais le silence officiel pourra-t-il perdurer ? Ce sera difficile car après la blogosphère d’extrême-droite et les réseaux sociaux, la presse étrangère commence à s’en faire l’écho. En France, @rrêtsurimages aura été le premier, dimanche 11 mai. Et France Culture d’embrayer le lendemain… tout en citant parmi ses sources Media Presse Info, sans préciser qu’il s’agit d’un portail d’extrême-droite. C’est bien cette mouvance, adepte de la théorie du complot, qui tire aujourd’hui les bénéfices de l’affaire, qu’elle soit fondée ou pas.

 

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2 commentaires

Lora 15 mai 2014 - 12:44

Si cette affaire pouvait servir au moins à se poser quelques questions, comme « qu’est ce qu’un consentement? »
et « une jeune fille peut-elle facilement dire non à 5 garçons? ».

Une remarque personnelle pour terminer : quelle tristesse de voir ces ados commencer leur vie sexuelle de la sorte. Projetés, à cause de la pornographie et la pornographisation de la société, dans une sexualité non seulement adulte, mais violente et sexiste. Ils sont privés de la découverte de l’autre, pas à pas, avec le plaisir qui l’accompagne.

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Alexandra 11 septembre 2014 - 13:46

Petite précision : à l’époque, Joëlle Milquet était ministre en charge de l’égalité des chances. Le ministère des droits des femmes n’existe que depuis cette législature (qui a commencé en juillet 2014) et uniquement aux niveaux communautaires et régionaux. Cette fonction n’existe en effet que dans deux de nos (sept) gouvernements : en Fédération Wallonie-Bruxelles avec Isabelle Simonis, et en Wallonie avec Maxime Prévot (un homme).

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