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Les obstinés du Droit

par Isabelle Fougere

Organisé par le Mémorial de Caen et l’Institut international des Droits de l’homme et de la paix à l’Université palestinienne Al Quds, le premier concours international de plaidoiries à Jérusalem Est défend les droits humains.


 

Ramallah, Université Al Quds, 31 mai 2009 : à l’entrée du campus, se dresse le haut mur qui sépare désormais Israéliens et Palestiniens. Il s’insinue à perte de vue dans le paysage de collines arides de la Cisjordanie. De l’autre côté, les colonies israéliennes ne cessent de s’étendre, sous la protection de l’armée…

En ce dimanche  ensoleillé de juin qui fait embaumer les pins, le rempart de béton isolant la faculté se ferait presque oublier. Pour quelques heures et par le simple pouvoir de la parole.

Sous l’égide du Mémorial de Caen et du nouvel Institut international des Droits de l’homme et de la paix, l’université Al Quds de Ramallah organise ce jour-là son premier concours de plaidoiries pour les Droits de l’homme. Cette initiative française, lancée il y a vingt ans par le Mémorial , s’exporte pour la première fois devant un parterre composé d’étudiants et de professeurs palestiniens, d’une délégation européenne  d’élus, diplomates, avocats, bâtonniers et professeurs venus de Normandie, de région parisienne et de Belgique.

Neuf plaidoiries s’enchaînent. Elles dénoncent les violations des droits humains en France, Israël et Palestine, mais aussi en Asie et en Afrique. Un tour du monde  de causes souvent passées sous silence : crimes d’honneur, bûchers de veuves, violences d’État, torture, déplacement forcé de Bédouins, excision, discriminations contre les Roms, trafic et marchandisation du corps humain…

Pendant plus de trois heures, femmes et hommes, blancs, noirs et arabes, jeunes et plus âgés, témoignent et accusent, tout en revendiquant une justice universelle. Et dans ce concert remarquable, les femmes, actrices ou sujets des plaidoiries, sont omniprésentes. Les quatre candidats palestiniens sont des avocates.


« Un terrifiant mutisme collectif »

La révolte maîtrisée mais incandescente, Jamela Zead , du Barreau de Palestine, plaide la cause de son jeune frère Ahmad, arrêté par l’armée israélienne sur le chemin de l’école et victime d’une « balle perdue » en pleine tête. Paralysé et muet, il « a tout oublié sauf la douleur. Il voulait devenir médecin ». Jamela demande un tribunal spécial pour les exactions des soldats et des dédommagements  pour le destin brisé d’Ahmad. « Qui parmi nous, s’il plante une fleur et qu’il la soigne tous les jours, qu’il la regarde le soir, qu’il l’arrose avec de l’eau pure et qui est heureux quand elle commence à fleurir, accepterait qu’un étranger vienne la cueillir sans excuses ? »

Les plaidoiries se succèdent devant un public ému et silencieux. La parole libérée aborde des tabous vivaces. Miran Arafat-Yaish secoue ses manches noires d’avocate obstinée. Elle accuse : « Lina 22 ans. Suha, 19 ans. Nahad, 16 ans. Ces trois sœurs du camp Nusseirat ont été étranglées par leur frère, après avoir été accusées par leur famille d’avoir un comportement douteux… Elles ne sont pas les seules… nez et oreilles tranchés, brûlées vives, lacérées et amputées, enterrées jusqu’à la taille et lapidées… 5000 crimes d’honneur sont commis tous les ans dans le monde : 13 par jour. Une soixantaine de cas avérés tous les ans en Palestine… ». L’avocate ne parle plus, elle crie. La veille du concours, elle avouait savoir risquer de provoquer des remous : « Mais enfin il faut bien que quelqu’un parle pour ces femmes. Mortes, elles ne peuvent jamais porter plainte et les crimes d’honneur ne passent pas devant les tribunaux !». Et d’enchaîner : « Quand l’honneur est invoqué, la société se tait, la loi s’assouplit, les meurtriers sont remerciés… Le temps est venu de rendre l’honneur aux femmes ».


Lutter pour la dignité humaine

Dénoncer mais aussi agir : les avocats qui participent au concours sont tous animés par un désir farouche de lutter contre les atteintes aux droits fondamentaux.  Et ils y arrivent souvent, loin des caméras. D’un ton presque étrange tant il est posé, Céline Verbrouk, jeune avocate bruxelloise, veut faire reculer l’excision des petites filles. Après avoir témoigné des dossiers qu’elle a plaidés en Belgique, elle affirme avec force « Je crois à la complémentarité de toutes les actions, internationales, nationales, associatives, au Nord, au Sud… Ensemble, il est possible de changer les mentalités, d’éradiquer petit à petit cette tradition cruelle et finalement de mettre un terme à des violences sans nom qui s’ajoutent aux autres discriminations que subissent déjà les femmes et les filles… »

Dans son « Requiem pour des cadavres anonymes », l’avocat français  Richard Sédillot raconte comment il a réussi à faire interdire en France une exposition indigne de cadavres humains en invoquant la commercialisation de ces corps, qui porte une atteinte manifeste au respect qui leur est dû. Les cadavres exposés à Paris seraient ceux d’anciens prisonniers ou de condamnés à mort chinois…

Pendant trois heures, sur cette terre cisjordanienne griffée de barbelés, de béton et de rancœurs partagées, c’est toute la planète des oubliés du droit qui retrouve un peu de dignité et d’espoir : les veuves indiennes contraintes à se jeter sur les bûchers funéraires de leurs maris ; les enfants albinos du Mali discriminés, enlevés et assassinés en vertu de croyances occultes d’un autre âge ; les Roms de France, éternels exilés de l’intérieur…


Plaider sur tous les continents

Cinq prix ont été décernés à Ramallah, dont celui du Mémorial de Caen à Jamela Zead.
Lors de leur remise, Philippe Duron, le maire de Caen et président du Mémorial, a souligné combien les neuf plaidoiries avaient mis en lumière « le caractère universel des violations des Droits de l’homme et la nécessité de les combattre ».

L’année prochaine, pour la deuxième édition du concours à Ramallah, Anwar Abu Eisheh, universitaire d’Al Quds et cheville ouvrière passionnée de la première édition, aimerait accueillir des avocats israéliens, mais la tâche est encore immense : « Venir chez nous leur est difficile… »

La défense des droits fondamentaux comme ciment de la réconciliation, de part et d’autre de tous les murs : une idée qui pourrait s’étendre à d’autres continents. Après Ramallah, Stéphane Grimaldi, le directeur du Mémorial de Caen, s’emploie déjà à organiser des concours de plaidoiries en Asie et en Amérique latine.

 

 

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