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La lutte pour les droits des femmes est-elle trop élitiste ?

par Arnaud Bihel

Rosie_h150Ces dernières décennies, les politiques en matière d’égalité des sexes se sont concentrées sur le haut de l’échelle sociale, au détriment des travailleuses pauvres, dénonce un think tank britannique.


 

Depuis 30 ans, le débat sur l’égalité des sexes porte avant tout sur la place des femmes « au sommet », au détriment de la « vaste majorité » des femmes. C’est l’accusation portée par un institut britannique, l’IPPR (Institut de recherche sur les politiques publiques, un think tank qui se définit comme « progressiste »), dans une vaste étude publiée le 31 mars

S’intéresser à la place des femmes dans les conseils d’administration ou en politique a du sens, mais ne doit pas occulter les difficultés persistantes auxquelles celles au bas de l’échelle sociale restent confrontées sur le marché du travail, insiste l’étude (ici en anglais).

Ces dernières décennies, les inégalités entre femmes et hommes se sont réduites, à défaut d’être gommées. Mais les femmes en bas de l’échelle sociale sont loin d’avoir bénéficié des mêmes progrès que celles en haut de l’échelle, souligne l’IPPR qui s’est appuyé dans son étude sur une cohorte de statistiques britanniques depuis les années 1950 ainsi que sur des entretiens avec une cinquantaine de femmes de trois générations.

« Pénalité de la maternité »

En termes d’écart de salaires par exemple, les femmes gagnent toujours, à tous les niveaux, moins que les hommes. Mais l’IPPR offre un autre angle de vue ; les inégalités sont plus criantes entre elles qu’entre eux. Ainsi, une femme diplômée de 55 ans gagne trois fois plus (+198%) qu’une travailleuse non qualifiée du même âge. Entre deux hommes dans les mêmes situations, la différence salariale n’est que de 45%.

La principale raison de cette situation, explique l’IPPR, tient à la persistance de la « pénalité de la maternité », que subissent particulièrement les femmes non qualifiées ayant des enfants tôt. L’étude souligne « la sur-représentation des mères dans les emplois à temps partiel, dont beaucoup sont concentrés dans des secteurs à bas salaire ».

L’inégalité entre hommes et femmes dans le partage des tâches domestiques joue également un grand rôle. Si l’implication des hommes a peu progressé ces 30 dernières années, c’est tout particulièrement le cas en bas de l’échelle sociale, observe l’étude.

Une société du « care »

Pour répondre à ces inégalités de classe, « il faut une politique qui se concentre moins sur la façon dont les femmes peuvent réussir dans un jeu d’hommes que sur la façon de changer les règles du jeu », souligne l’IPPR qui insiste sur l’importance d’une société du « care » comme enjeu des politiques publiques.

« Cela nécessite une approche qui place le soin [aux enfants comme aux personnes âgées] au centre de l’organisation de la société, en y incluant des service pour l’enfance de qualité et des mesures destinées à encourager une évolution du rôle des hommes », souligne l’étude. Car la pénalité de la maternité est liée à la persistance des stéréotypes qui enferment les femmes dans un rôle de pourvoyeuses de soins – que ce soit dans le cadre domestique, ou dans ces secteurs sous-payés sur le marché du travail.

Pour l’IPPR, la lutte contre les stéréotypes, notamment dans les médias et la culture, est une autre composante incontournable de l’égalité des sexes.

 

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7 commentaires

Constant CALVO 3 avril 2013 - 12:06

Le caractère « élitiste » de la la lutte pour les droits des femmes n’est le seul en cause, selon nous. il y en au moins un autre.

Dans un article intitulé « Inégalités hommes-femmes : les non-dits du 8 mars » daté du 28 février 2013, Louis Maurin directeur de l’Observatoire des Inégalités, auteur de » Déchiffrer la société française « , éditions La découverte, 2009, déclare notamment « les défenseurs de l’égalité hommes-femmes se voilent la face et évitent de remettre en cause le fonctionnement global de l’entreprise, de l’école, de la famille, etc. Une position qui ne peut pourtant au final que décevoir les femmes qui recherchent l’égalité, car elle ne porte que sur une partie du problème. »

Et également ceci : « On ne peut espérer améliorer la situation des femmes sans poser la question des discriminations, de l’égalité des chances, en même temps que celle du système dans lequel ces chances s’exercent, et si l’on ne réduit pas les inégalités d’ensemble. »

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Lili 3 avril 2013 - 12:07

Très intéressant !!

Le fait est que les femmes « en haut de l’échelle », malgré les difficultés qu’elles rencontrent, ont un meilleur accès aux moyens d’expression… comme les hommes « en haut de l’échelle ».

Et toujours cette question : une femme « en haut de l’échelle » utilise-t-elle sa position pour favoriser l’égalité parmi ses subordonné-e-s? Ou l’intérêt « de classe » prime-t-il sur l’intérêt de sexe? De plus, si un cadre (homme ou femme) impulse un changement dans sa boite au bénéfice des personnels moins bien placés, prend -il / elle un risque professionnel (accusation d’être trop gentil, révolutionnaire…)?

Dans le contexte français, on peut noter aussi que les syndicats dits ouvriers sont assez peu saisis des questions d’égalité hommes-femmes, entre autres parce qu’ils sont souvent très peuplés par des hommes blancs quadras voire quinquas… eux-mêmes très marqués par les stéréotypes et le sexisme.

Et que des revendications féministes dans les milieux populaires sont assez vites accusées d’être sources de divisions et donc d’affaiblissement de ce groupe social, dans une approche très « lutte des classes ».

Bref, à ce sujet le film « we want sex equality » m’a profondément touchée, même s’il est sans doute un peu idéalisé.

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hic 3 avril 2013 - 12:43

J’avais vu il y a quelques années à ce propos une femme cadre/dirigeante d’une grande entreprise expliquer aux assises du centre Emilie de Châtelet l’intérêt de la théorie du ruissellement, dont on sait bien qu’elle n’est que de l’enfumage. Selon elle, les avancées de salaires des femmes riches devaient nécessairement bénéficier aux femmes pauvres; cet article a le mérite de mettre les points sur les i.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_ruissellement
Ce n’est effectivement pas en mettant des femmes aux conseils d’administration des grandes entreprises que l’on va régler la question du temps partiel, des salaires ridicules dans les métiers des services à la personne, de l’exploitation sexuelle des femmes pauvres et/ou racisées (ce qui n’est pas une raison pour ne pas mettre des femmes aux conseil d’administration, entendons-noues bien).

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taranis 4 avril 2013 - 06:53

Mon opinion est affirmative : Les intellectuelles élitistes n aspirent qu à être des hommes comme tout le monde L adhésion à cette fiction de légalité des sexes amène celles ci à donner dorénavant préséance à la liberté de choix et à l action individuelle comme voies d autonomisation des femmes. On en vient ainsi à souscrire à l idée que femmes et filles détiennent désormais les attributs et les moyens pour échapper aux déterminations sociales : les problèmes d inégalité n étant plus, selon elles, systémiques mais plutôt individuels. L obstacle majeur serait donc le plafond de verre et la parité des mandats De ce fait, les stratégies privilégiées préconisent l abandon du procès du patriarcat, formulé en termes de rapports de pouvoir et de division sexuelle du travail, au profit de la promotion d un féminisme davantage orienté vers un projet de réalisation personnelle. Ces féministes souscrivent, de manière quelquefois déconcertante, à une logique néolibérale utilitariste. Et ceci, malgré la persistance de la discrimination systémique qui touche toutes les femmes – mais particulièrement celles des classes pauvres – et le conservatisme ambiant, qui présentent d énormes risques pour les droits des femmes. Contrairement à ce qu on veut nous faire croire, ce n est pas l emploi des femmes qui fait problème, mais le fait que les conditions d emploi soient inconciliables avec les responsabilités personnelles, familiales et sociales de l ensemble de la main d œuvre. L art de la conciliation n est plus une ressource féminine naturelle éternellement extensible et qu il est urgent de s occuper l avenir à espérer pour la reproduction des êtres humains.

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Lili 4 avril 2013 - 08:00

« taranis »
Mon opinion est affirmative : Les intellectuelles élitistes n aspirent qu à être des hommes comme tout le monde Ces féministes souscrivent, de manière quelquefois déconcertante, à une logique néolibérale utilitariste.Contrairement à ce qu on veut nous faire croire, ce n est pas l emploi des femmes qui fait problème, mais le fait que les conditions d emploi soient inconciliables avec les responsabilités personnelles, familiales et sociales de l ensemble de la main d œuvre.

On ne saurait mieux dire. Toujours cette impression que l’objectif du féminisme c’est l’alignement sur le masculin, jamais l’inverse. Comme si les femmes avaient intégré que leur vie n’a pas d’intérêt et que les hommes n’ont rien à y gagner. Et que devenir une productrice-consommatrice était un objectif, alors que devenir un père-partageur n’en était pas un.

Cependant, il faut nuancer, car le féminisme et les politiques pour l’égalité sont tout de même axées sur une meilleure conciliation vie privée-vie pro pour tout le monde.

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taranis 4 avril 2013 - 08:19

Cependant, il faut nuancer, car le féminisme et les politiques pour l’égalité sont tout de même axées sur une meilleure conciliation vie privée-vie pro pour tout le monde.[/quote]

Exact Lili, nous sommes d’accord, car quand je cite la reproduction des êtres humains j’embarque avec les hommes pour anticiper une société mixte , harmonieuse et équilibrée.

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NR77 4 avril 2013 - 13:16

Tout à fait d’accord avec Lili.

Pourquoi le pouvoir et ses valeurs masculines serait-il le Graal ?

D’autant qu’il est urgent de sortir de l’économie virtuelle et spéculative pour revenir à une économie réelle et de l’usage. Aussi un travail domestique (qu’il soit fait par un homme ou une femme 😉 et plus créateur de valeur qu’un poste d’administrateur. Idem pour tous les postes de production.

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