Paroles de « Mauvaises filles »

par Valérie Ganne

Le documentaire d’Emérance Dubas met en lumière le scandale de l’enfermement de jeunes filles dans certaines congrégations religieuses du Bon Pasteur, des années 30 aux années 70.

« Je suis contente que vous soyez passée, il restera des traces de cette vie de chien » : une petite voix accompagne les déambulations de la caméra dans un dédale de pièces en ruines. Ce bâtiment abandonné abrita la congrégation du Bon Pasteur de la ville de Bourges, tenue par des religieuses. Edith, vieille dame dont on ne verra jamais le visage, y a été emprisonnée de ses 6 ans à ses 15 ans.

Grâce au regard pudique et bienveillant de la réalisatrice Emérance Dubas, Edith plonge dans cette enfance douloureuse. Cette petite voix sera le fil rouge qui accompagne les témoignages à visage découvert de quatre autres femmes que la cinéaste a retrouvées et qui, elles aussi, ont séjourné dans un de ces établissements religieux.

Placées par l’assistance publique, des parents séparés ou dépassés, elles ont passé plusieurs années à l’aube de leur adolescence dans une des centaines de maisons du Bon Pasteur disséminées en France. Un demi-siècle plus tard, Eveline, Fabienne, Michèle et Marie-Christine se souviennent de la malnutrition, du froid, des punitions collectives, des lettres confisquées, mais surtout de l’absence totale d’affection et des amitiés brisées par les religieuses. Malgré la violence des traitements subis, leur parole reste douce, sans haine. L’une d’entre elles, Michèle, a écrit un texte à la demande de sa fille : en lisant ces souvenirs, ses petites filles adolescentes découvrent leur grand-mère à leur âge et sa force de résilience. Sans se connaitre, à des époques et dans des établisements différents, chacune raconte la même souffrance.

Véritable œuvre cinématographique, construite comme un puzzle, montée avec finesse, ce film puissant et digne n’en restera pas là : « Mauvaises filles » a bouleversé le public lors de ses projections dans de nombreux festivals, accompagnées de débats avec la réalisatrice et certaines des protagonistes. Deux d’entre elles, Eveline et Marie-Christine, ont depuis mobilisé l’avocat Franck Berton qui les accompagne pour exiger une enquête parlementaire sur cette « histoire collective tabou » selon les mots de la réalisatrice. 

« Mauvaises filles » de Emerance Dubas, documentaire, 111 minutes, produit par Les films de l’Oeil Sauvage, distribué par Arizona. Double prix au festival de Valenciennes (public et étudiants). En salles le 23 novembre.

Pour en savoir davantage : « Implanté sur tout le territoire français, le Bon Pasteur jouera un rôle majeur aux lendemains de la Seconde Guerre lorsque naît en France la justice des mineurs avec l’ordonnance du 2 février 1945. Désormais, l’éducation surveillée est distincte de l’administration pénitentiaire. C’est une avancée. Mais dans les faits, l’application de l’ordonnance de 1945 montre une différence de traitement entre les filles et les garçons. Tandis que l’État envoie ces derniers dans des internats publics, il place en priorité les filles dans des établissements religieux dans le but de garantir leur bonne conduite. Le corset moral est tel que les filles qui ne répondent pas à la norme prennent le risque d’être enfermées par le juge des enfants ou par leurs familles au Bon Pasteur ou dans d’autres congrégations religieuses comme le Refuge de la Charité » Pour en savoir davantage sur la manière dont la société a répondu à la « soit-disant » délinquance féminine, l’historienne Véronique Blanchard a publié deux livres avec David Niget aux Editions Textuel:  sa thèse « Mauvaises filles incorrigibles et rebelles » (2016) a été suivie de « Vagabondes Voleuses Vicieuses » (2019).

Bande-annonce des « Mauvaises filles »

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