Accueil CultureCinéma Plus vraies que nature

Plus vraies que nature

par Valérie Ganne

Exemples de trois films cannois dans lesquels des comédiennes non professionnelles tiennent des premiers rôles : infirmières, femmes de ménage et mères, ces invisibles sont mises en valeur sur la Croisette.

A mi parcours du festival de Cannes et après plus de vingt films découverts; des correspondances naissent d’oeuvre en oeuvre, de section en section. Ce qui saute aux yeux -cernés-, côté Français, c’est l’intérêt croissant de cinéastes pour des sujets dits sociaux, actuels et engagés. Cela ne date pas d’hier, mais on sent un respect croissant des auteurs pour ceux ou plutôt celles dont ils parlent : au lieu de caster des comédiennes célèbres pour incarner des femmes de ménage, infirmières ou caissières (puisque ce sont majoritairement des femmes), les cinéastes reviennent à l’essentiel : donner à ces « invisibles » leur propre rôle.

Quand Emmanuel Carrere adapte le livre « Le quai de Ouistreham » de Florence Aubenas, il sait que le nom de Juliette Binoche permettra au film de trouver ses financements. L’écrivain-réalisateur a ensuite eu la décence d’entourer la star, dans le rôle de la journaliste du Monde infiltrée incognito aux côtés des femmes de ménage des ferries, de véritables agentes d’entretien, engagées sur place pour le tournage. C’est ainsi que les inconnu.e.s Hélène Lambert, Emily Madeleine, Evelyne Porée ou Léa Carne ont ouvert la Quinzaine des réalisateurs en début de festival aux côtés de l’équipe et répondu aux interviews et aux photographes.

Réduire une fracture

Diallo Sagna dans la Fracture[/caption] 

La démarche de Catherine Corsini pour La fracture est autre : le nouveau film de la réalisatrice, présenté en Compétition cannoise vendredi , raconte une nuit agitée dans un service des urgences où se rencontrent un manifestant gilet jaune, un couple de bourgeoises parisiennes et… le personnel soignant. Au coeur de cette comédie sociale très réussie, on découvre une infirmière dans son propre rôle, Aïssatou Diallo Sagna, comme un soleil reposant au milieu des engueulades, du stress et des pétages de plomb.

« Mon souhait était de travailler avec des vrais soignants, raconte la réalisatrice. Pendant la période de confinement, il était assez difficile de rencontrer des gens, de faire des essais. Ma directrice de casting, Julie Allione, a quand même reçu plus de 300 réponses. On les a tous vus, d’abord par groupes. On les faisait parler de leurs conditions de travail, de l’actualité… En les écoutant j’ai bien compris que la pandémie ne faisait qu’accentuer et mettre en lumière une situation déjà catastrophique depuis des années. » Catherine Corsini n’avait jamais travaillé avec des non-acteurs : « Aïssatou aussi était sur la réserve, très pudique. Donc on a fait pas mal de séances de travail en dehors du scénario. Et progressivement, je l’ai vu s’autoriser à être actrice et comprendre comment gérer son émotion. J’ai eu une chance incroyable de la voir ainsi se révéler pendant la préparation et le tournage. Aïssatou est en réalité aide-soignante. En lui donnant un rôle d’infirmière, je lui ai donc fait faire des choses plus techniques que d’habitude. C’est comme si le film lui avait donné une promotion professionnelle ! Mais au-delà de sa fonction, elle m’a surprise par sa capacité de jeu, elle a à être très vite très à l’aise avec les acteurs et surtout elle a réussi à amener une humanité rare à son personnage. »

Humanité ensoleillée

Halima Benhamed dans "Bonne mère"[/caption]

Humanité est le terme parfait pour décrire l’héroïne de Bonne mère d’Hafsia Herzi, film proposé à Un Certain Regard. Cette femme de la cinquantaine dont le profil éclaire l’affiche du deuxième film de la comédienne s’appelle Halima Benhamed. Tourné dans les quartiers nord de Marseille, à la cité des Oliviers où la cinéaste a grandi, Bonne mère raconte Nora, mère de trois grands enfants, femme de ménage dans les avions. Son fils aîné est en prison, toute la famille vit autour d’elle, chez elle, avec elle, tout en profitant de sa bonté inaltérable. Cette tribu est incarnée quasiment uniquement par des comédiens amateurs. La fille de Nora, Sabah, est jouée par Sabrina Benhamed, fille d’Halima, choisie en premier : la mère accompagnait sa fille au casting, mais, très timide, elle a longtemps fait attendre la réalisatrice avant d’accepter de jouer le premier rôle. « Elle a une présence et elle ne le sait pas » dit d’elle Hafsia Herzi. Cette dernière a grandi seule avec sa mère femme de ménage et porte ce film depuis des années, en hommage à sa propre mère. « J’ai perdu mon père très jeune. J’ai  beaucoup  d’admiration  pour  cette  femme  qui,  quand  on  se  réveillait  le matin, avait déjà tout préparé pour nous, avant de partir travailler. Je voulais faire un film sur elle et sur ces femmes-là, qui s’oublient complètement pour leurs enfants, quelles que soient leurs origines. » Bonne mère est un film qui a mis presque quinze ans à se concrétiser depuis les premières lignes du scénario jusqu’au tournage dans les quartiers nord de Marseille. Très émouvant, entre Fatima de Philippe Faucon et Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin, c’est une belle réussite. Certainement parce que c’est un film qui parle de l’intérieur, sincère comme la réalisatrice et ses comédiens.

 

Bonne mère sort en salle le 21 juillet 2021, Ouistreham en novembre prochain, La Fracture n’a pas encore de date de sortie arrêtée.

 

Partager cet article

A VOUS DE JOUER

o Vous appréciez nos articles ?
o Vous voulez partager l’information pour que tout le monde ouvre les yeux sur l’inégalité des sexes ?
o Vous considérez que l’égalité dans les médias est la mère de toutes les batailles pour l’égalité ?
o Vous savez qu’un journal indépendant et de qualité doit employer des journalistes professionnels ?
Si vous avez répondu oui à une de ces quatre questions, faites un don pour financer l’information. Ce don est défiscalisé à 66 %. (Un don de 50 € vous coûte en réalité 17 €)

JE FAIS UN DON

0 commenter

Laisser un commentaire

Social Media Auto Publish Powered By : XYZScripts.com