Accueil Culture « On peut tous être des crocodiles à un moment donné. Ce qui compte, c’est de faire sa mue »

« On peut tous être des crocodiles à un moment donné. Ce qui compte, c’est de faire sa mue »

par Arnaud Bihel

ThomasMathieuThomas Mathieu, 29 ans, est un dessinateur et auteur de bandes dessinées français habitant en Belgique. Il y a un an, il lance « Projet Crocodiles », un site mettant en dessin les témoignages du sexisme ordinaire. Personnages à tête de crocodile, univers graphique stylisé pour histoires tristement banales, la mue des reptiles passe aussi par là. Entretien avec un animal pas tout à fait comme les autres.


 

Les Nouvelles NEWS : Comment est né ce « Projet Crocodiles » ?

Thomas Mathieu : Je tournais déjà pas mal autour du sujet de la drague. En 2010 j’avais publié Les Drague-Misères, qui mettait en scène trois personnages : Macho, Déprimo et Parano. Je les dessinais avec des têtes de loup, ou de crocodiles, ça m’amusait de jouer à montrer qu’ils se rêvent dragueurs prédateurs, alors qu’on se rend vite compte que ce n’est pas du tout le cas.

J’ai crée le site Projet Crocodiles il y a un an. Le déclic a été la vidéo de Sofie Peeters, « Femme de la rue », dont on a beaucoup parlé en Belgique [et qui a débouché sur une loi, NDLR]. Bien sûr, je savais que le harcèlement de rue existait, mais quand je me baladais dans la rue en tant qu’homme, ce n’était pas vraiment réel pour moi. Cette vidéo a libéré la parole, et quand j’en ai parlé à mes amies, elles avaient toutes une histoire de ce genre à me raconter. C’était toujours les mêmes thématiques qui revenaient, en les écoutant je m’éduquais sur le sujet et j’ai commencé à dessiner ce qu’elles me racontaient.

les crocodiles

LNN : Que s’est-il passé ensuite ?

T.M. : J’ai eu énormément de retours, les gens m’écrivaient pour me dire qu’ils se retrouvaient dans mon site. Souvent, les femmes me disent « C’est fou, il m’est arrivé exactement la même chose », et les hommes: « Moi aussi, à un moment j’ai été un crocodile ». J’ai ouvert un mail pour recevoir des témoignages, et depuis le début du projet j’en ai récolté 800. Les histoires qu’on me raconte témoignent du sexisme ordinaire, de ce que vivent les femmes tous les jours. Certaines sont très éprouvantes, mais il faut remettre les choses dans l’ordre : elles le sont beaucoup moins pour moi que pour la personne qui l’a vécue. Ça reste son expérience, je ne fais que la mettre en dessin en m’efforçant d’être le plus juste possible. Avant chaque publication, je fais relire à la personne qui m’a contacté, et s’il y a quelque chose à changer, je le change. Ma position d’homme féministe est délicate, dans le sens où je dois faire attention à ne pas parler à la place des autres.

 

LNN : Un mot, justement, sur la façon dont vous dessinez les hommes dans vos planches ?

T.M. : Dans mes dessins, les hommes sont des crocodiles, des reptiles au sang froid, une tache de couleur verte dans la page grise. Je joue avec les contrastes, les décalages. La bande dessinée permet de faire passer en quelques cases ce qu’un long texte aurait dû expliciter à grands coups de figures de style. Ici, le vert est un peu une intrusion dans la page, comme le sexisme ordinaire est une intrusion dans la vie des femmes qui témoignent. On peut tous être des crocodiles à un moment donné. Les crocodiles sont de toutes les origines, de tous les milieux sociaux. Ce qui compte finalement, c’est de réussir à faire sa mue, et de sortir de cette peau là.les crocodiles 2

 

LNN : On voit apparaître de plus en plus de blogs, tumblrs, et sites en général qui traitent de ces sujets là. Internet est-il l’avenir du féminisme ? Comment vous positionnez-vous par rapport à cette mouvance ?

T.M. : Pour moi, internet a été un formidable outil. C’est arrivé à une époque où j’avais l’impression (fausse) que le féminisme s’endormait. Là, non seulement j’avais des tas d’infos à disposition et je pouvais m’éduquer, mais j’ai aussi pu, modestement, apporter ma pierre à l’édifice. Il y a des tas de sites formidables en ce moment – Je connais un violeur, Ca fait genre, Hollaback, celui de l’association Garance en Belgique. J’admire vraiment tous ces gens, et le travail qu’ils font. Pour ma part, je réalise la chance que j’ai ; en un an j’ai dû recevoir en tout une dizaine de mails d’insultes, je sais que mes collègues féminines peuvent en recevoir une dizaine par jour. Internet est donc un outil à double tranchant, mais l’important reste de pouvoir libérer la parole, et de faire comprendre aux femmes qu’elles ne sont pas seules.

 

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