Accueil Politique & Société « C’est l’affirmation de la position abolitionniste de la France qui est en jeu »

« C’est l’affirmation de la position abolitionniste de la France qui est en jeu »

par Arnaud Bihel

La députée socialiste Danielle Bousquet, présidente de la mission d’information de l’Assemblée nationale sur la prostitution, évoque pour Les Nouvelles NEWS le rapport (ici en PDF) qui débouchera sur une proposition de loi visant à punir les clients. Pour elle, « la manière dont la France va traiter cette question sera déterminante » à l’échelle européenne.


Lire aussi l’analyse du rapport


Avec ce rapport, qui sera adopté par votre mission d’information ce mercredi, la France entend suivre les traces de la Suède...

La Suède en effet, il y a 12 ans, a interdit d’acheter le corps de quelqu’un d’autre et a mis en place des amendes pour les clients – j’emploie le masculin, car les hommes représentent la quasi-totalité des utilisateurs. Cette mesure a eu des effets très importants. Si la prostitution n’a pas disparu, elle a diminué de 50% environ et, surtout, la traite mafieuse n’a pas explosé, contrairement à ce qu’on voit dans les pays environnants. Cette loi était soutenue par un tiers de la population quand elle a été votée ; par près des trois quarts aujourd’hui.

Et, comme en Suède, vos préconisations ne s’arrêtent pas à cette pénalisation du client…

Oui, il s’agit d’éradiquer non pas la prostitution, mais ses racines. La prostitution n’est pas un fléau social ; c’est une réalité sociale d’exploitation des personnes.

Notre rapport décrit la situation française, les raisons pour lesquelles on devient prostituée, dans la rue ou sur internet. Toute la violence que cela implique d’avoir des rapports sexuels répétés avec des inconnus en échange d’argent.

Nous envisageons une période de six mois, pendant laquelle nous expliquerons ce qu’est vraiment la prostitution, et en quoi le rôle du client est déterminant : le fait qu’il aille voir une personne prostituée conduit à ce qu’il apporte son aide aux réseaux mafieux. Il ne le sait pas, mais c’est la réalité, à laquelle il faut le confronter.

Il faut commencer par prendre cela à bras le corps. Il faut également renforcer les droits des personnes prostituées. Car elles sont aujourd’hui, pour un grand nombre d’entre elles, liées à la traite ; ce sont des personnes d’origine étrangères, qui ne connaissent pas leurs droits, qui sont maltraités par la police, menacées par les proxénètes. Ce sont des personnes qui ont peur de tout, donc il s’agit de leur faire connaître leurs droits, de leur faire avoir des papiers, une indemnisation quand elles sont victimes de la traite, de leur assurer une réinsertion sociale… considérer que ce sont des personnes comme les autres, qui sont là parce qu’elles ont eu la malchance de rencontrer un proxénète à un moment donné dans leur parcours de vie. Ensuite, on passera à la loi pour pénaliser les clients.

Le rapport insiste longuement sur l’aspect éducatif, presque inexistant en France…

Et pourtant déterminant. Il s’agit d’éduquer les enfants, garçons et filles, à l’idée qu’un homme ne peut pas acheter le corps d’une femme, qu’elle n’est pas une chose que l’on consomme. En fait, la prostitution n’est que la partie émergée de l’iceberg. La réalité, c’est cette inégalité profonde qui existe dans notre société : un homme peut penser qu’il a des corps de femmes à sa disposition n’importe comment, pour faire n’importe quoi, simplement en échange d’argent. C’est contraire à la dignité.

La Suède à pris à bras le corps cet aspect éducatif, sur la sexualité et l’égalité de genre, dès l’école ; on ne l’a jamais fait en France. Il y des cours d’éducation sexuelle quand les chefs d’établissements y croient ; mais dans la plupart des cas, ils ont peur des réactions des parents. La loi dit de le faire, mais rien ne se passe. Il s’agit donc de rendre cette éducation obligatoire dans les projets d’établissements. Et il faut former les enseignants eux-mêmes à l’égalité. C’est tout un travail qui aujourd’hui me semble indispensable.

Et qui semble indispensable jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. Le rapport critique son désengagement…

Le rapport montre effectivement l’inexistence d’une politique sociale envers les personnes prostituées, en dépit des engagements internationaux que l’Etat français a signés.

Pour autant, la manière dont la France va traiter cette question sera déterminante en Europe. Car aujourd’hui, on est sur une crête. La pression des lobbies financiers – je ne parle pas des banques, mais des lobbies liés aux mafias, qui gagnent des sommes colossales sur cette exploitation des femmes – pousse pour la légalisation. C’est l’affirmation de la position abolitionniste de la France qui est en jeu aujourd’hui. La France a joué dans le passé un rôle d’avant-garde et d’éclaireur, je pense qu’il faut qu’elle le joue à nouveau. Si nous prenons une position proche de celle de la Suède, je crois que nous ferons basculer du bon côté la législation en Europe. D’autant qu’une directive européenne sur la traite dit qu’il faut décourager la demande, or la demande, c’est le client.

La volonté politique sera-t-elle là, chez les parlementaires comme au gouvernement ?

Le rapport sera voté à l’unanimité ce mercredi par la mission d’information, qui réunit des députés de droite et de gauche. Il n’y a pas de clivage sur ce point ; c’est un sujet qui concerne la dignité, l’exploitation, donc on se retrouve. Ce matin (mardi) mon groupe socialiste a tranché en faveur du rapport. J’ose espérer qu’il en ira de même à l’UMP. Nous pourrons alors envisager une proposition de loi, pour qu’elle soit votée avant les élections de 2012. Il appartiendra pour cela au gouvernement et au président de l’Assemblée de la faire inscrire à l’ordre du jour. Je suis convaincu que si elle est déposée elle sera votée. Reste à savoir quelle sera la position du gouvernement. Je trouve très positif le discours de Roselyne Bachelot, pour autant nul ne sait si elle est isolée ou pas sur ces questions.

 

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