Accueil Politique & Société Sexisme en médecine : « Il faut des solutions institutionnelles »

Sexisme en médecine : « Il faut des solutions institutionnelles »

par Marina Fabre
Medecine

Blagues grivoises, même dans les examens blancs de médecine. Le sujet a fait le tour de la presse en quelques jours jusqu’à faire réagir la Conférence des doyens de médecine. Le ministère prévoit des mesures disciplinaires. Mais quid des changements de fond ?


  

C’est une histoire qui reflète une réalité bien plus vaste. Le 10 avril, Slate.fr révélait une affaire de sexisme ordinaire lors d’un examen blanc commun à trois universités parisiennes. À la question 37, l’histoire d’une patiente de 35 ans qui « reçoit une fessée sur son lieu de travail par son supérieur hiérarchique devant ses collègues ». La victime « consulte d’urgence ». Que faire alors ? Le QCM proposait plusieurs réponses dont une qui a particulièrement choqué les internautes : « Vous lui demandez d’aller au coin car elle n’a pas été sage ». Une « blague » qui n’est pas passée.

Le questionnaire, rédigé par des médecins, avait été mis en ligne deux jours plus tôt par Pauline, une étudiante en médecine qui passait l’examen blanc :

https://twitter.com/pziou/status/718442229187100672

 

En quelques jours, l’affaire est reprise partout dans la presse. « On ne s’attendait pas à cet impact-là, on est très content », réagit Clara de Bort, interrogée par Les Nouvelles NEWS. Ancienne directrice d’hôpital aujourd’hui en charge de la Réserve sanitaire au ministère de la Santé, elle a notamment travaillé sur la question des touchers vaginaux sans consentement. Forte de son expérience, elle a prêté main forte à Pauline dans sa démarche et l’a « poussée à prendre la plume ».

Le 11 avril, Pauline publie donc une tribune dans L’Obs. « Pour moi, ce n’est pas une simple broutille », écrit-elle, « c’est un symptôme supplémentaire d’un sexisme gras et décomplexé, encore profondément ancré dans certains milieux médicaux ».

Dans la soirée c’est au tour de Marisol Touraine, ministre de la Santé, de réagir sur Twitter :

 

Et le lendemain, la Conférence des doyens de médecine publie un communiqué pour « en finir avec des attitudes sexistes dans les facultés de santé ». Elle rappelle à l’ordre « tous les enseignants sur leur exemplarité », et condamne « avec la plus grande fermeté ce cas clinique qui sous caractère ‘potache’ donne une idée désastreuse de nos enseignants et de nos enseignements ».

« C’est super, mais on ne découvre pas le sujet du sexisme en 2016 ! », dénonce Clara de Bort, qui tempère : « Cette prise de position était tout de même nécessaire. Malheureusement ce n’est pas encore clair dans la tête de tout le monde que ces comportements ne sont pas tolérables, c’est encore nécessaire de le marteler aujourd’hui. Après, c’est fou qu’il faille attendre aussi longtemps pour que les doyens disent ‘Non mais le sexisme en médecine, on n’est pas d’accord !’ ».

Car au-delà de la condamnation de cet examen blanc, la Conférence des doyens ne propose aucune mesure concrète de changement. La ministre de l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem, promettait, elle, de prendre « les mesures nécessaires ».

 

Contacté par Les Nouvelles NEWS, le ministère affirme qu’il s’agit ici de « mesures disciplinaires » à l’encontre de l’auteur.e du QCM. Quid du reste ? Un plan plus large pour lutter contre le sexisme particulièrement pesant en médecine ? « Nous avons déjà mis en place plusieurs mesures », affirme le ministère, « c’est un sujet important ».

« Aujourd’hui celui qui dénonce c’est celui qui est en danger » 

Du côté des doyens en tout cas, la dénonciation ne va pas plus loin. « On attend des solutions concrètes », demande Clara De Bort, « au moins des solutions d’alerte. Aujourd’hui, le harcèlement est certes interdit mais il n’existe ni panneaux de signalisation, ni radars, ni stage de citoyenneté. Aujourd’hui, si dans le bloc on dit à une interne ‘Vas-y, allez, montre moi tes seins », qu’est-ce-qu’elle peut faire ? Moi-même, si elle vient me voir, je ne saurais pas la conseiller, c’est quand même incroyable ! ».

Des poursuites judiciaires peuvent tout de même être envisagées. « Mais c’est le cas extrême », estime Clara de Bort, « on sait qu’il est rare qu’on porte plainte, et ici ce n’est pas forcément judicieux. Surtout que le harcèlement, c’est plutôt une accumulation de choses. La justice, c’est bien en dernier recours. En amont, il faut mettre en place des modèles de régulation. Il n’y a ni numéro de téléphone où appeler, ni mail, ni clause de confidentialité. Aujourd’hui celui qui dénonce c’est celui qui est en danger. Il faut des solutions institutionnelles pour qu’il y ait des cordes de rappel ».

Une demande qui n’est pas isolée. À l’image de Pauline, de plus en plus d’acteurs du milieu médical brisent le silence. Pourtant rien ne semble vraiment bouger. « Le problème c’est qu’il n’y a pas de renouvellement », conclut Clara de Bort. « Un professeur ne bouge pas de son poste, il reste à vie dans l’hôpital dans lequel il enseigne. S’il a une ambition de bientraitance alors c’est formidable, il peut faire avancer les choses. Si ça le fait juste marrer, ça stagnera. Et je sais qu’il n’est pas évident de se rendre compte des inégalités et du sexisme quand on vit dans ce milieu. Il faut commencer à s’interroger sur les blagues de cul permanentes que subissent les internes, pour comprendre que ce n’est pas normal, qu’il y a un problème. Moi, maintenant, sur la moindre affiche d’une soirée en médecine, je remarque que la fille est dénudée et que le garçon ne l’est pas. Mais je le remarque parce que j’ai été formée. Et j’essaye d’ouvrir les yeux de mes collègues sur la situation, mais il reste encore beaucoup à faire. Il faut des changements de fond ».

 

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6 commentaires

6 commentaires

Lène 15 avril 2016 - 10:08

Je crois qu’il y a une imprécision. Dans le cas du harcèlement moral, il faut que les agissements soient répétés. Mais pas de le cas du harcèlement sexuel, où il suffit d’une fois, non?
Par ailleurs, il se passe des choses bien plus graves en fac de médecine, comme des bizutages donnant lieu à des agressions sexuelles.

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Ptit Sosso 17 avril 2016 - 11:23

oui, pas sûr qu’elle soit entendue au-delà de ce petit discours convenu des doyens

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Indignée 17 avril 2016 - 21:18

C’est dingue de devoir « former » les médecins parce qu’ils n’ont pas été éduqués à respecter les femmes

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flo 19 avril 2016 - 09:08

Je crois que ce n’est pas un problème d’éducation, mais de désintérêt… Désintérêt pour ce qu’ils ne connaissent ou ne vivent pas, pour ce qui ne les touche pas. Pas d’intérêt, pas de perception, pas de compréhension, pas d’empathie, pas de volonté que cela change. On en est là. Désintérêt et déni.

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flo 18 avril 2016 - 15:27

Peu d’hommes s’intéressent REELLEMENT au sort des femmes, et moins encore aux violences spécifiques de genre. Ce constat amer étant posé, si l’on regarde de plus près à quoi ressemble la Conférence Internationale des Doyens et des Facultés de Médecine (CIDMEF), d’abord on pleure, et après on se dit que le sexisme en médecine n’est pas près d’être éradiqué : la direction est composée de 8 membres, tous des hommes. Le bureau permanent est composé de 8 membres titulaires, tous des hommes. Les chargés de mission permanents sont 9, tous des hommes. Le Conseil Pédagogique est co-présidé par… 2 hommes, et ses 19 membres sont tous des hommes. Idem pour le Conseil Scientifique… C’est plus une Conférence, c’est une Caste à la Gloire du Patriarcat..

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09 Aziza 19 avril 2016 - 11:22

Ma fille alors âgée de 18 ans avait subi un toucher vaginal sans consentement pour déceler….une crise d’appendicite!
Son père,qui l’accompagnait ce jour là, lui a proposé de porter plainte, elle a refusé. D’ailleurs, elle a mis plusieurs heures à lui en parler, lui demandant si c’était « normal ».
Une honte. Elle était juste majeure, nous ne pouvions agir à sa place…

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