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« Il y a si peu de femmes célèbres qu’en 1988 on citait Louise Michel à l’Assemblée ! »

par Arnaud Bihel
Christine Fauré

Christine Fauré en conférence à l’Institut Émilie du Châtelet le 5 février 2011

Christine Fauré est sociologue et historienne des idées politiques. Elle a conçu et coordonné L’Encyclopédie historique et politique des femmes, qui fait la lumière sur une partie oubliée de l’humanité (Voir : Des révolutions aux mouvements féministes : comment les femmes sont entrées dans l’histoire). Entretien.

 

Les Nouvelles NEWS : Le constat de votre livre, c’est que les femmes ont eu une part importante dans l’histoire politique ?

Christine Fauré : Oui, dans les révolutions par exemple. En 1789 les ambassadeurs vénitiens à Paris avaient été frappés du grand nombre de femmes dans la rue ; ils le racontaient dans des chroniques qu’on a traduit il y a peu. Parmi ces femmes, il y avait aussi celles qui allaient donner leurs bijoux à la Patrie. Il est évident qu’à travers cet acte symbolique, elles désiraient un rôle politique. Et ce n’est pas seulement le cas de la France : dans toutes les révolutions dites ‘atlantiques’ des XVIIe et XVIIIe siècles – révolution anglaise, américaine, française, hollandaise – les femmes ont réagi à peu près de la même manière, avec des pétitions, des doléances… les formes de la prise de parole publique des femmes offrent des similitudes mais toute concertation entre ces mouvements spontanés de l’époque étaient inimaginables.

« L’ère des Révolutions », dans l’Encyclopédie, intègre aussi l’action des femmes dans la révolution grecque de 1826 au moment de la lutte d’indépendance contre l’Empire ottoman (pour la première fois, des femmes dans l’Europe entière avaient manifesté un fort élan de solidarité pour une cause lointaine : le philhellénisme) ; l’action des femmes dans les révolutions européennes de 1848, ou dans les révolutions russes et allemandes du XXe siècle.

Les nationalismes que les États européens ont connu – fascisme italien, portugais, nazisme, régime de Vichy, Franquisme et les dictatures d’Amérique latine des années 1970-1980 – ont mobilisé une large population féminine généralement peu étudiée : les femmes n’étaient pas seulement victimes, elles ont aussi collaboré ou résisté.

Qu’en reste-t-il ?

Pas grand chose. À l’Assemblée nationale en décembre 1998, lors des travaux préparatoires de la loi sur la parité, Elisabeth Guigou, garde des Sceaux citait en guise de précédent l’action d’Olympe de Gouges et de Louise Michel. On citait Louise Michel, une anarchiste, à l’Assemblée ! On n’aurait jamais cité Bakounine, mais il y avait tellement peu de femmes connues dans l’histoire politique qu’on faisait avec ce qu’on avait…

Pourquoi ont-elles été oubliées ?

Qui fait les livres d’histoire ? Pas des féministes. La transmission intellectuelle en France se fait de manière très conservatrice – plus qu’en Angleterre, par exemple, où les femmes qui ont marqué l’histoire sont mieux connues, mais là encore elles ne sont que des exceptions.

Est-ce que tous ces « mouvements de femmes » dont vous parlez dans votre Encyclopédie étaient féministes ?

Pour le XVIIe et le XVIIIe siècle, certainement pas ; le mot même date de la fin du XIXe siècle, trouvé sous la plume d’un écrivain à succès, Alexandre Dumas fils. L’employer à propos de Olympe de Gouges ou de Manon Roland, toutes les deux guillotinées en 1793, est un anachronisme. Olympe de Gouges ne se considérait pas féministe. L’usage du mot se popularise dans la décennie 1890-1900 avec la création d’une Fédération française des Sociétés féministes en 1891, pour se généraliser ensuite en Europe. Une poétesse comme Mlle de Gournay, avec son ouvrage Égalité des hommes et des femmes (1622) ou Gabrielle Suchon, nonne défroquée de la fin du XVIIe siècle qui, dans son Traité de la morale et de la politique (1693) discutait les thèses des pères de l’Église et voulait voyager, sont des féministes pour moi.

Cela dit toutes les femmes intellectuelles ne se revendiquent pas du féminisme. Simone de Beauvoir elle-même, au début du Deuxième Sexe (1949), entend en finir avec la « querelle du féminisme qui avait fait couler beaucoup d’encre » et qui en l’occurrence renvoyait au suffragisme. Elle se moquait du droit de vote des femmes accordé par de Gaulle ; elle n’avait pas – de même que Sartre – de carte d’électeur, avouait-t-elle dans La Force des choses. Elle avait une aventure intellectuelle à vivre et à écrire qui se situait dans une sphère différente.

Comment en êtes-vous arrivée à concevoir une Encyclopédie historique et politique des femmes ?

J’avais fait ma thèse de doctorat sur les populistes russes qui comptaient dans leurs rangs de nombreuses femmes, notamment Vera Figner qui avait participé au régicide d’Alexandre II. Emprisonnée plus de 20 ans, elle avait été libérée par la Révolution de 1905. J’ai aussi beaucoup travaillé sur le XVIIIe siècle et les révolutions atlantiques. J’ai eu envie de contribuer à la résurgence d’un esprit encyclopédique, à la Diderot, portant sur les femmes dans l’exercice du pouvoir politique, de manière généraliste à une époque où le savoir sur les femmes apparaît toujours plus morcelé. J’ai donc demandé à nombre de spécialistes (46) de plusieurs disciplines (anthropologie, histoire, philosophie, science politique, sociologie) s’ils étaient partants pour ce projet ; l’entreprise devait être mixte mais j’ai eu plus de mal à recruter des hommes, dont certains semblaient penser qu’écrire sur les femmes n’ajoutait rien à leur carrière. Que les audacieux et talentueux participants masculins soient remerciés !

Je voulais une histoire à la fois intellectuelle, sociale et institutionnelle. Je voulais une histoire politique en contexte, pas une histoire des mœurs, des coutumes ou des mentalités. Je considère que l’histoire des mœurs est une régression intellectuelle, qui ne prend jamais l’action des femmes dans leur contexte et qui occulte leurs intentions et résultats. Ce que j’ai voulu, c’est restituer l’action des femmes dans l’histoire politique.

Vous étiez déjà féministe ?

Oui. Mai 68 a été très important pour moi mais, comme je l’ai écrit dans Mai 68 jour et nuit, c’était l’année zéro de la libération des femmes. J’étais folle de rage contre les gauchistes – dont je faisais partie – qui tenaient des propos épouvantables. Dès qu’une femme prenait la parole, elle avait droit à des propos presque injurieux, du genre « Est-ce que t’as tes règles ? » !

En 1969 j’ai vécu en communauté à Londres et j’ai bénéficié de l’avance des pays anglo-saxons en matière d’études sur les femmes à travers des contacts avec des étudiantes d’Oxford. En 1970, à Paris, je n’ai eu aucun mal à rejoindre cette mouvance féministe en formation et à participer à des groupes divers qui ensuite se sont opposés. J’ai assisté aux États Généraux de Elle en novembre 1970 pour contester l’expertise officielle ; nous avions pu y entrer en groupe en nous faisant passer pour des mannequins. À cette occasion, j’ai rencontré Christine Delphy et Antoinette Fouque et participé à quelques réunions du groupe dit ‘Psychanalyse et Politique’ de la rue des Saints-Pères, dont je me suis vite éloignée pour rejoindre celui des « Femmes s’entêtent » dont certaines tenaient la chronique du sexisme ordinaire dans la revue Les Temps Modernes. La participation, printemps 1975, au projet de film – même s’il n’a jamais vu le jour – avec Sartre et Beauvoir sur la Traversée du siècle, a été pour les douze femmes du groupe des scénaristes un tournant décisif avec l’élaboration d’une histoire politique des femmes qui n’était pas le monopole des historiennes de profession. Bref, ça circulait à cette époque.

 

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