Suisse : législation sur le viol, sexisme ordinaire, les femmes témoignent

par Marina Fabre
suisse

Andrea Geissbühler. © Parlement suisse http://www.parlament.ch, via Wikimedia Commons

Les propos d’une élue suisse, estimant que les femmes sont « un peu responsables » du viol quand elles font entrer des inconnus chez elles, ont enflammé la toile. Sur Twitter, les témoignages de harcèlement et agressions sexuelles affluent. En cause aussi, la législation laxiste sur le viol.


 

C’est un effet boule de neige libérateur de la parole, des deux côtés de l’Atlantique. Le 8 octobre, suite aux propos du candidat à la présidentielle américaine Donald Trump, l’écrivaine canadienne Kelly Oxford invitait les femmes victimes d’agression sexuelle à témoigner sur Twitter. Une heure après sa publication, des milliers de témoignages, au rythme de 50 par minute, apparaissaient sur la toile, avec le mot clé #notokay.

https://twitter.com/kellyoxford/status/784541062119456769

 « Ce sujet est compliqué. Peut-être que ton mari pourra te l’expliquer plus tard »

Quelques jours plus tard, c’est aux Suisses de prendre le relais via le mot-clé #SchweizerAufschrei, « cri de protestation suisse » (un premier Aufschrei avait été lancé en Allemagne en 2013). Franziska Schutzbach, féministe et militante zürichoise du collectif Aktivistin a lancé le mouvement le 12 octobre en tweetant : « À l’âge de 14 ans, je promenais mon chien dans la forêt. Un homme est arrivé sur son vélo. Il s’est arrêté, s’est mis à jouer avec le chien. Il se montrait très sympathique. Et tout à coup, il s’est approché et m’a saisi ma poitrine ».

Depuis, les témoignages de victimes affluent. De femmes anonymes à politiques reconnues. Une conseillère socialiste, Min Li Marti, raconte les propos d’un politicien à son égard : « Ce sujet est compliqué. Peut-être que ton mari pourra te l’expliquer plus tard ». Une autre, Mattea Meyer : « Mes ‘collègues’ du Conseil m’ont demandé, en riant, quand ils verraient des photos nues de moi ». Olga Baranova, conseillère municipale à Genève a elle aussi témoigné.

 

Pourquoi témoigner ainsi ? « Pour dénoncer les différentes agressions verbales ou physiques mais surtout signaler aux autres femmes que nous n’avons pas à les subir », explique la conseillère interrogée par Les Nouvelles NEWS.

Du sexisme en politique qui dépasse les frontières. En France, un collectif de collaboratrices parlementaires publie lundi 17 octobre une tribune dans Le Monde. Elles annoncent l’ouverture d’un site internet récoltant, de manière anonyme, les témoignages de femmes « victimes de sexisme à l’Assemblée nationale ou dans d’autres institutions politiques » (Lire aussi : Contre le sexisme en politique, les collaboratrices parlementaires sortent de l’ombre).

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18 mois avec sursis pour un viol

En Suisse, cette vague d’indignation a été impulsée par un problème de fond : la législation autour du viol. « Un des pays où le viol est le moins condamné », estime l’antenne suisse de l’association Osez Le Féminisme, interrogée par Les Nouvelles NEWS. Et elle n’est pas la seule. Le violeur franco-suisse Fabrice A. ne s’y est pas trompé. « Ce récidiviste violait ses victimes en les menaçant de les égorger avec un couteau. Il a été condamné en France, mais a demandé son transfert en Suisse, car il savait que, dans notre pays, le viol était peu condamné ».

De fait, il obtient une peine de 18 mois d’emprisonnement avec sursis pour le premier viol. « Il n’y a qu’en Suisse qu’on voit des conneries pareilles ! Pour moi, c’était presque une invitation à recommencer », s’est-il exclamé au tribunal. Une « invitation » qu’il a saisie : à sa sortie, il égorge sa sociothérapeute, avant de s’enfuir en Pologne, où il sera arrêté.

« Un violeur peut recevoir de simples jours-amende »

Il faut dire qu’en Suisse la législation définit le viol seulement lorsqu’il y a pénétration vaginale par un pénis, sur une femme – le viol d’un homme n’existe pas dans le droit suisse. De même, alors qu’en France la peine varie de 15 à 20 ans d’emprisonnement, en Suisse la durée est de 1 à 10 ans. Trois ans au moins si le violeur « a agi avec cruauté ». Dans le droit français, dans ces conditions c’est la réclusion à perpétuité. « La législation suisse est complètement à la traîne dans le domaine », affirme Olga Baranova.

« Un violeur peut recevoir de simples jours-amende. Il n’existe même pas de fichier des délinquants sexuels (…) La Suisse est encore loin d’avoir pris conscience de la gravité d’un viol », estime une des victimes de Fabrice A, interviewée par la Tribune de Genève

« Les femmes naïves qui ramènent à la maison des hommes… sont un peu responsables »

C’est dans ce contexte particulièrement tendu que la conseillère nationale bernoise Andrea Geissbülher, de l’Union démocratique du centre (UDC, droite populiste), a déclaré sur TeleBärn : « Les femmes naïves qui ramènent à la maison des hommes qu’elles ne connaissent pas, se laissent aller pour ensuite décider qu’elles ne veulent finalement pas de rapport sexuel, sont en quelque sorte aussi un peu responsables. Dans ce cas, les peines avec sursis peuvent peut-être se justifier ». Des propos qui ont provoqué un tollé en Suisse, d’autant qu’Andrea Geissbülher est de métier, policière.

La phrase de trop, donc, pour les femmes et militantes féministes qui témoignent sur la toile. « Nous devrions lancer un mouvement pareil après chaque dérapage verbal », conclut Olga Baranova. « Nous soutenons totalement cette action », souligne OLF Suisse, « nous continuerons de dénoncer le retard de la Suisse dans la reconnaissance de la gravité du viol ».

 

 

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