Accueil CultureCinéma « Taxi Téhéran » : tout l’Iran au volant

« Taxi Téhéran » : tout l’Iran au volant

par Valérie Ganne

TaxiTeheranLe cinéaste iranien Jafar Panahi, interdit d’exercer dans son pays qu’il ne peut quitter, a trouvé la parade : il filme les clients d’un taxi qu’il conduit. Lumineux. La chronique de Valérie Ganne.


 

 

Que fait un cinéaste quand il n’a plus le droit de filmer dans son propre pays ? Quand il est assigné à résidence ? Emprisonné pour ses idées ? Et que le seul sens de sa vie est de tourner ? Il ne renonce pas et devient plus malin que les autorités.

En Iran, Jafar Panahi réalise de grands films depuis vingt ans : dénonçant les écarts sociaux de son pays (Sang et or) le sort fait aux femmes (Le cercle, Hors jeu), il mêle sujets sociaux et inventivité de la mise en scène, sans se départir de son humour malgré les pressions croissantes jusqu’à son emprisonnement. Après sa libération (assortie d’une assignation à résidence) et son interdiction d’exercer en 2010, il a réalisé Ceci n’est pas un film : son propre appartement est devenu le décor de son histoire, avec des chaises pour acteurs et son ascenseur comme seule porte sur le monde extérieur. Mais ce non-film émouvant soulignait surtout la douleur de ne plus pouvoir tourner.

Pour son non-film suivant, Taxi-Téhéran, Panahi a trouvé une idée lumineuse : il est devenu chauffeur de taxi, a caché sa caméra sur le tableau de bord et filmé ses passagers. Des acteurs plus vrais que nature font défiler la société iranienne sur la banquette arrière : un nain trafiquant de dvd de films occidentaux, deux femmes et un aquarium, sa petite nièce bavarde et insolente qui travaille sur son film d’ école, ou encore la « femme au bouquet ».

Nasrin Sotoudeh, avocate spécialisée dans le droit des femmes et des enfants maltraités, grimpe dans le taxi à un carrefour pour un bout de chemin. Elle est passée par la même prison que Jafar Panahi, a été gréviste de la faim et également interdite d’exercer1. Le temps d’une conversation anodine, d’un sourire magnifique, d’une rose laissée dans le taxi « pour les amoureux du cinéma » elle prouve elle aussi que personne ne fera jamais de sa vie une prison.

Avec humour, légèreté, affection pour les Iraniens en particulier et l’humanité en général, Taxi Téhéran est un huis clos ouvert sur le monde. Présenté au dernier festival de Berlin, il y a remporté l’Ours d’or. Encore un trophée que le réalisateur n’a pas pu aller chercher. Mais son film parle pour lui. On ne peut pas le faire taire.

 

Taxi Téhéran, de Jafar Panahi (Iran, 1h22). Ours d’or et Prix Fipresci au festival de Berlin 2015, produit et distribué par Memento. En salles le 15 avril 2015

Photo : Nasrin Sotoudeh, militante des droits humains et passagère du taxi de Jafar Panahi

 


 

1 Nasrin Sotoudeh et Jafar Panahi ont reçu conjointement en 2012 le ‘Prix Sakarov pour la liberté de l’esprit’ du Parlement européen (Voir : Le prix Sakharov pour une Iranienne et un Iranien). Nasrin Sotoudeh a passé 3 ans en prison de 2010 à 2013 (Voir : Libérations porteuses d’espoir en Iran).

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