“Toutes pour la musique” monte le son féministe

par Katie Breen

L’histoire de la musique regorge de chansons engagées mais bien cachées. Les diffuseurs ont préféré balancer sur les ondes un concert de sexisme. Le livre de Chloé Thibaud raconte la moitié féministe de cette histoire.

Elodie Frégé, chanteuse-compositrice et actrice, se souvient de ses débuts dans la chanson. Pour la Saison 3 de la Star Academy, la production lui avait fait porter… corset pigeonnant, collants, jarretelles et hauts talons… “C’était la course à qui serait la plus bandante…” confiait-elle récemment dans une interview.  Dans la fabrique à sexisme médiatique, une chanteuse est d’abord un corps…

Les diffuseurs aiment que les femmes chantent l’amour et ou s’adressent aux enfants : Anne Sylvestre est bien plus connue du grand public pour ses “Fabulettes” que pour ses chansons féministes. Son titre “Non, tu n’as pas de nom” parle d’avortement, et ceci peu avant le vote de la loi Veil, en 1974.  De la même autrice, “Frangines” est un vibrant appel à la sororité :

“Si on se retrouvait frangines,
On n’aurait pas perdu son temps…
Et on ferait changer les choses,
Allez, on ose,
Il est grand temps…”

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“Toutes pour la musique” de Chloé Thibaud (Ed. Hugo Image), raconte cette autre moitié de l’histoire de la musique, trop longtemps inaudible. Son livre de 200 pages un peu fourre-tout mais très réjouissant est une encyclopédie joyeuse du féminisme en musique, traité en format magazine, avec des interviews, encadrés, portraits pleine page, le tout dans une maquette chahutée et colorée. L’autrice est d’abord une musicienne classique et elle regrette, qu’en quinze années de conservatoire, elle n’ait jamais joué l’œuvre d’une femme. Son livre fait la part belle au jazz et à la variété.

Cette histoire féministe de la musique fait redécouvrir ces magnifiques chanteuses noires américaines que sont Bessie Smith ou Ma Rainy, ces blues women qui expriment leurs souffrances de descendantes de l’esclavage, mais aussi de victimes des mauvais traitements infligés par leurs compagnons. Ces stars des années 1920 ont ainsi été les premières aux Etats-Unis à ouvrir, en musique, des brèches dans le discours patriarcal. Sans oublier bien sûr, en 1967, la grande Aretha Franklin, avec “Respect”, son titre phare repris d’Otis Redding, et détourné en chanson féministe.

Ce “Toutes pour la Musique” chante des “hymnes féministes” venus de différents pays et, pour la France, le tout premier qui soit connu :

“Tremblez tyrans portant culotte
Femmes, notre jour est venu
Point de pitié mettons en note
Tous les torts du sexe barbu…

Un extrait de la “Marseillaise des Cotillons”, écrite par Louise de Chaumont en 1848.

Mais ces magnifiques textes ont été éclipsés par ceux qui avaient le pouvoir de diffuser ou ignorer les oeuvres. Au fil des interviews de professionnelles de la musique, on découvre confidences, affirmation de soi, et quelques regrets. C’est Lio qui dit aujourd’hui regretter d’avoir “ouvert la porte aux pédo-criminels”. Après France Gall qui avait, sans en comprendre le sens, chanté “les sucettes” de Gainsbourg, c’était à la jeune Lio que le parolier Jacques Duvall avait proposé son “Banana Split”, autre mise en mots et en musique d’une fellation pratiquée par une adolescente  sur un homme d’âge mûr. Et Lio avait effectivement chanté : “C’est le dessert que sert l’abominable homme des neiges/à l’abominable enfant teenage, un amour de dessert”.

 « Mes oreilles ont longtemps été sexistes » écrit Chloé Thibaud au début de son ouvrage. Ce sont plutôt les producteurs et diffuseurs qui sont sexistes. S’ils avaient davantage promu les chansons engagées que fait redécouvrir son livre, les oreilles des auditeurs et auditrices seraient moins sexistes.

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