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Tunisie : les fruits du printemps toujours dans la balance

par De profundis
Disobey

Manifestation en Tunisie le 1er mai 2012. Par scossargilbert (Flickr: 1st of May protest, Tunis, Tunisia), via Wikimedia Commons

Depuis la révolution tunisienne, les femmes craignent un recul de leurs droits. Un domaine pourtant où elles sont plus libres qu’avant : la pratique de leur religion.


 

La révolution qui a évincé le dictateur Ben Ali en janvier 2011 a amené aux Tunisiens une liberté nouvelle et durement gagnée. Mais tandis que le pays découvre que la laïcité et l’Islam politique grandissant peuvent coexister, la situation des femmes est inégale. Certaines bénéficient d’une plus grande liberté de pratiquer leur religion, alors que d’autres craignent de perdre leurs droits.

« En tant que femme arabe et musulmane, en Tunisie, nous avions beaucoup d’avantages sous les deux derniers présidents ; mais depuis la révolution nous nous inquiétons pour nos droits », explique Sinda Garziz, 22 ans, militante des droits de l’Homme. « Les choses peuvent changer très vite mais nous n’abandonnerons pas ce pour quoi nous nous sommes déjà battues. »

Les femmes tunisiennes ont amplement plus de droits que beaucoup d’autres en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient ; le résultat non seulement d’une politique gouvernementale promouvant l’égalité et l’éducation des femmes, mais aussi d’un solide mouvement féministe dont l’histoire remonte aux années 30.

Lorsque la révolution tunisienne a commencé fin 2010, déclenchant le Printemps Arabe et faisant de la Tunisie le premier pays à renverser son dictateur, les femmes se tenaient au côté des hommes dans les manifestations. Pourtant, depuis l’arrivée au pouvoir du parti islamiste modéré Ennahda aux élections d’octobre 2011, et avec la montée de groupes islamistes radicaux comme les salafistes, de nombreuses féministes de gauche s’inquiètent de l’islamisation grandissante du pays.

« Mon problème ne tient pas à la religion ou aux gens qui pratiquent l’Islam. Mon problème est le fait de lier la politique et la religion, de créer une fusion entre ce qui est spirituel et ce qui est politique. La Tunisie est principalement musulmane mais il ne devrait pas y avoir du tout de partis religieux », commente Besma Khalfaoui, avocate, féministe et veuve du leader politique Chokri Belaid, assassiné en février dernier.

Ces inquiétudes vont au-delà du politique, jusque dans la sphère sociale. « Notre souci concernant le mouvement islamiste en Tunisie est qu’ils essaient de changer les mentalités des gens. Ils vont dans les endroits les plus pauvres de Tunis (là où il y a le plus de chômage et le moins d’éducation) et ils parlent aux hommes dans les mosquées, ils leur disent comment eux et leurs femmes devraient se comporter à la maison. C’est plus dangereux que la politique et ce sera plus long à changer à l’avenir », déplore Sinda Garziz.

C’est à cause de ces peurs que les militantes féministes ont surveillé de près l’élaboration de la nouvelle constitution tunisienne, qui devrait être terminée d’ici deux mois. En août dernier elles s’étaient férocement opposées à une version suggérant que les femmes étaient « complémentaires » des hommes ; la formulation avait été changée pour « égales » (Voir : La ‘complémentarité’ écartée de la constitution tunisienne).

« En tant que femmes, nous voulons nous assurer que la constitution protège nos droits tels que définis dans le Code du Statut Personnel tunisien, qu’elle adhère aux conventions internationales et qu’elle garantisse nos droits individuels. Nous avons pu faire des modifications, ce qui est rassurant, mais nous devons toujours garder les yeux ouverts », déclare Radhia Jerbi, présidente de l’Union Nationale de la Femme Tunisienne.

Hollande interpellé

Alors que François Hollande effectue une visite d’État en Tunisie, les 4 et 5 juillet, des ONG l’appellent « à relayer auprès des Constituants tunisiens les revendications des organisations de défense des droits de l’Homme », pour « amender le projet de texte constitutionnel pour qu’une fois adoptée, la Constitution tunisienne soit garante du respect et de la protection des droits humains dans leur universalité et indivisibilité. ». Pour les signataires – la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme), la Ligue des droits de l’Homme (France) et le Réseau euro-méditerranéen des droits de l’Homme (REMDH) -, « la promotion de l’égalité, la garantie et le respect des droits des femmes doit, plus que jamais, être au cœur des priorités des autorités gouvernementales tunisiennes. »

Montrer sa flexibilité et sa volonté d’écouter l’opposition a été crucial pour Ennahda, qui nie fermement vouloir confisquer la liberté des femmes. « Certaines personnes craignent de perdre leurs droits. Mais Ennahda veut une constitution qui garantit la liberté. Nous voulons garder la société telle qu’elle est », se défend Assia Nafati, 27 ans, membre d’Ennahda et de l’Assemblée constituante.

Le parti a nommé Mehrezia Labidi-Maiza vice-présidente de cette assemblée. Selon les termes de l’accord pour le gouvernement de transition, la moitié des membres de la constituante doivent être des femmes, pour assurer de fortes présence et contribution féminines.

Une plus grande liberté pour les femmes portant le voile

Depuis la révolution, les femmes musulmanes de Tunisie ont cependant plus de liberté pour pratiquer leur religion. Le premier président de Tunisie après l’indépendance, Habib Bourguiba, avait donné de nombreux droits aux femmes dans un nouveau Code du Statut Personnel, mais il était très critique envers le foulard qu’il appelait notoirement « cet odieux chiffon ».

Ben Ali, successeur de Bourguiba après un coup d’état, craignait la forte opposition islamique et avait donc restreint la liberté des musulmans de pratiquer leur religion. Les femmes étaient découragées de porter le hijab (foulard couvrant les cheveux) et le niqab (foulard et voile révélant uniquement les yeux). Mais depuis le départ de Ben Ali le nombre de femmes portant niqab ou hijab a augmenté.

Salwa Hosni, 34 ans, femme au foyer avec deux enfants, a porté le niqab avant et après la révolution. « Sous le gouvernement de Ben Ali, j’ai eu beaucoup de problèmes. La police m’arrêtait quand ils me voyaient porter le niqab ; ils m’amenaient au commissariat où je devais signer un document disant que je ne le porterai plus. Le Coran dit que vous devez vous couvrir la tête et je suis très heureuse de pouvoir porter le niqab sans problème aujourd’hui. Maintenant je suis libre. »

Monia Mohli, 44 ans, femme au foyer et mère de trois enfants, confirme. « Lorsque Ben Ali était dictateur j’ai arrêté de porter le hijab pendant trois ans à cause des problèmes que j’ai eus, mais quand je sortais sans lui j’avais le cœur serré. Je me sens si à l’aise, heureuse, maintenant que je peux le porter tout le temps. »

Néanmoins, les tensions autour du foulard existent toujours. L’université de la Manouba, notoirement de gauche, est en plein débat : faut-il autoriser les étudiantes à entrer sur le campus et à passer les examens avec leur niqab ? Le mois dernier, l’un des professeurs a été blanchi de l’accusation d’agression sur deux étudiantes portant le niqab.

Le futur des femmes en Tunisie demeure incertain ; la population attend la finalisation de la constitution et les élections nationales, prévues pour fin 2013 ou début 2014. Ce qui est clair est que, quels que soient leurs points de vue politiques ou religieux, les Tunisiennes ont une voix forte et comptent se battre pour leurs droits.

© 2013 IPS-Inter Press Service

 

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