Accueil Société Violences sexuelles dans le sport : « Il y a une volonté de minimiser ce qui se passe »

Violences sexuelles dans le sport : « Il y a une volonté de minimiser ce qui se passe »

par Arnaud Bihel

Ces derniers jours, la justice s’est saisie de plaintes contre deux entraîneurs d’athlétisme en France, l’un est accusé de viol, l’autre d’agressions sexuelles. En décembre, la sociologue du sport Catherine Louveau avait co-signé une tribune pour rappeler que « les agressions sexuelles existent aussi dans le sport » et pour dénoncer un déni des autorités. Elle a créé le collectif NOVISS, pour accueillir la parole des victimes de violences sexuelles dans le sport. Dans un entretien avec Les Nouvelles NEWS, elle dit sa « colère » face à une « omerta ».


Les Nouvelles NEWS : La libération de la parole, et de l’écoute, mise en avant depuis six mois, avec l’affaire Weinstein, a donc atteint le monde du sport en France. Pourquoi si tard ?

Catherine Louveau : L’omerta sur les violences sexuelles est extrêmement pesante dans le monde du sport. La ministre Laura Flessel avait déclaré peu après l’affaire Weinstein qu’elle n’avait pas connaissance de violences sexuelles dans le sport, ce qui voulait dire selon elle que les plans qui ont été mis en place fonctionnent bien. Mais comment le sport aurait-il pu être épargné ?

Je partage la colère de ces athlètes qui se sont finalement exprimées. Elles disent que cela fait 10 ans qu’elles ont commencé à faire des signalements, et tout cela a été très minimisé. J’ai entendu ces derniers jours des responsables parler de devoir de réserve auquel ils avaient dû se tenir… Je considère qu’il y a une volonté de minimiser ce qui se passe, un mode de fonctionnement qui s’apparente à du déni.

 

Le monde du sport a ses particularités ?

Les violences sexuelles ont à voir avec la domination masculine. Et celle-ci est forcément à l’œuvre dans le sport, où existent des rapports d’autorité entre l’entraîneur et les athlètes, où les corps sont très souvent dénudés, où on est dans la problématique de la souffrance qu’on doit accepter…

De manière générale, en cas de violences sexuelles, le doute est toujours en défaveur des femmes. Elles sont toujours a priori coupables, elles sont punies du désir des hommes. Quand il s’agit de jeunes sportives, c’est encore plus difficile, car elles ont tout à perdre. S’y ajoute un deuxième obstacle, c’est le besoin de considérer le sport comme doté de toutes les vertus. Depuis Coubertin, il est présenté comme socialisant, éducatif, comme une grande famille, où on est à égalité sur la ligne de départ, qui permet l’intégration sociale… Et au bout du compte il y a une hantise de salir un domaine d’activité qui rapporte beaucoup, autant financièrement que symboliquement.

 

Cela fait fortement penser à cette omerta qu’on a longtemps connue sur le dopage…

On a longtemps considéré que les dopés n’étaient que quelques « brebis galeuses ». Il a fallu une succession d’affaires pour admettre que le dopage était structurel. Ce qui est structurel aussi, c’est que le sport est un monde masculin, où règne encore une culture machiste, où les femmes sont en position d’infériorité.

Le sport est un monde dans lequel les hommes sont toujours dans l’épreuve – et dans les preuves – de la virilité. Dans les instances dirigeantes aussi le constat est sans appel. Il n’y a en France qu’une seule femme présidente d’une fédération olympique, la plupart des entraîneurs, même de sportives, sont des hommes. La loi Vallaud-Belkacem a fait avancer un peu la proportion de femmes dans les conseils d’administration des fédérations, mais on est loin de ce qui existe dans les entreprises.

 

Au-delà de ces révélations sur les violences sexuelles, on constate tout de même depuis quelques années un peu plus de considération pour le sport au féminin. Ne peut-on pas espérer un engrenage vertueux ?

J’aimerais bien pouvoir reprendre ce mot. Mais je reste sceptique, quand je vois la lenteur des progrès. On me dit que je suis impatiente, je le suis en effet, depuis quarante ans que je travaille sur ces thématiques…

La médiatisation des footballeuses est très récente, mais dans les autres sports on ne voit toujours pas les femmes, ou à peine, en dehors des Jeux Olympiques. Certains se félicitent que le temps d’antenne du sport au féminin ait doublé. Mais 85% du temps, c’est toujours des hommes qu’on voit.

Ce qui reste aussi très compliqué pour les sportives, – et qui s’inscrit dans la domination masculine – c’est qu’on attend toujours d’elles qu’elles fassent preuve de leur féminité. Dans les têtes, c’est loin d’être gagné, même des femmes me disent qu’elles trouvent des sportives trop viriles. Mais la première ligne de rugby ne peut pas avoir le physique d’une danseuse ! Alors elles doivent parfois accepter des mises en scène sexualisées pour prouver, comme elles le disent elles-mêmes (une de mes collègues l’a entendu dans plusieurs interviews), qu’elles sont « quand même des femmes ». C’est terrible de devoir dire cela. Et ne parlons pas des présomptions d’homosexualité dès qu’elles pratiquent des sports considérés comme masculins. C’est un monde violent.

 

Vous avez lancé en décembre le collectif NOVISS (« NON aux violences sexuelles dans le sport »). Avec quel objectif ?

L’une des propositions de ce collectif est d’aider les femmes à parler, de leur dire qu’elles peuvent être entendues. Ces athlètes dont on parle aujourd’hui, pendant des années elles n’ont pas été entendues. C’est une violence terrible qui leur a été faite, en plus des violences physiques qu’elles ont subies.

Désormais l’institution sportive doit se dire clairement : « Oui, ça existe chez nous, et il faut écouter les femmes qui parlent ». Depuis six mois, on répète que la peur et la honte doivent changer de camp : il est temps que cela soit aussi le cas dans le sport. Ces dirigeants, ces entraîneurs, ces sportifs qui n’ont encore jamais été inquiétés, la peur et la honte doivent être de leur côté.

Il y a derrière cela une question majeure, c’est celle de la formation. Il est nécessaire d’amener les profs d’EPS, mais aussi l’ensemble des intervenants et responsables (animateurs, éducateurs, entraîneurs,cadres techniques, dirigeants, sportifs et sportives…) à réfléchir sur l’égalité filles/garçons et les stéréotypes.

Il y a défaut de formation, d’information, dont j’estime l’institution coupable, et qui l’a conduite jusqu’à ce jour à négliger, mépriser les victimes.

 


Catherine Louveau est sociologue du sport, professeure émérite en STAPS à l’université Paris-Sud. Elle est considérée comme une pionnière des recherches sur les thématiques sport /femmes/sexe/genre/égalité. Principal ouvrage : « Sports, école, société : la différence des sexes« , avec Annick Davisse, Paris, L’Harmattan, 1998

 

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2 commentaires

Darrigrand. Nicole 13 avril 2018 - 13:37

Enfin! Bravo à Catherine Louveau! Il faut aussi noter que son combat remonte à plusieurs années. Mais le couvercle est bien difficile à lever quand il s’agit de sport…comme de politique du reste,n’est-ce pas?
Agressions et harcèlement sexuel,certes,mais n’écartons pas pour autant les « simples » agressions physiques « ,ni les harcèlements moreaux ,qui peuvent se nicher, dans la
famille notamment.
Nicole Darrigrand-Pellissard

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Renoux Yves 13 avril 2018 - 14:53

Merci Catherine,

Ton combat c’est le combat de l’émancipation humaine, et ce combat il faut le mener dans le sport également. 50 ans après 68,
Ce n’est qu’un début … continuons le combat qui n’est pas prêt d’être achevé.
Une piste d’avancée à promouvoir pour transformer la culture sportive, ce sont les pratiques authentiquement mixtes commel’épreuve de biathlon au dernier JO et les expérimentations avec la FSGT, du VB par équimixte 4X4 (2 filles 2 garçons) et un règlement original hyper stimulant pour les gars comme pour les filles.

Yves Renoux

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