Accueil MédiasBruits et chuchotements Affaire Griveaux : des commentaires confus

Affaire Griveaux : des commentaires confus

par Isabelle Germain

Plateau de C à Vous (France5) le 14 février

Au-delà de la condamnation de l’atteinte à la vie privée, des commentaires créent des confusions entre mœurs et violences sexuelles, entre responsabilités des réseaux sociaux et des hommes.

Les chaînes d’information sont en boucle sur le sujet, les unes de journaux se multiplient pour évoquer ce que beaucoup de commentateurs appellent une « déflagration » : Benjamin Griveaux a renoncé, vendredi 14 février, à conquérir la mairie de Paris suite à la diffusion en ligne de vidéos privées à caractère sexuel. Le premier réflexe général en France a été de condamner quasi-unanimement l’atteinte à la vie privée et de rappeler aussi que les faits sont constitutifs d’un délit.

Le mouvement féministe #NousToutes a immédiatement posté un message rappelant que « le fait de diffuser des images à caractère sexuel d’une personne sans son consentement est un délit. Ce n’est ni drôle, ni bien fait, jamais. » et de signaler que « Si vous êtes victime de revenge porn, vous pouvez appeler le 0800059595. »

Confusion mœurs / violences sexuelles. Mais très vite, quand il faut tenir l’antenne et remplir les journaux avec le sujet le plus croustillant du moment, les amalgames sortent du chapeau. Le pire étant le rapprochement avec l’affaire DSK ou d’autres affaires de violences sexuelles. C’est la chaîne CNews qui s’y est risquée en premier avec ce titre, changé depuis : « Dsk, Tron, Beaupin, Griveaux, ces affaires de mœurs qui ont secoué la politique française… ». Sauf que l’affaire Griveaux est la seule affaire de mœurs parmi celles qui sont citées. Les autres sont des affaires d’agressions sexuelles.

Comme le dit Valérie Rey-Robert qui a interpellé CNews sur Twitter « Cela alimente la confusion et les idées reçues autour des violences sexuelles. Le viol n’est pas « une affaire de mœurs » » Et nous voici de retour aux débuts de l’affaire DSK, lorsque ce qui était une accusation de viol -donc crime- aux Etats-Unis était traité en France avec légèreté, comme une affaire qui choquait quelques puritains.

Puritanisme. Dans la même veine, des cris d’orfraie ont été poussés contre « l’américanisation de la société » qui deviendrait moralisatrice et puritaine. Mais elle l’a toujours été. Si tel n’avait pas été le cas, les hommes politiques n’auraient pas, par le passé, déployé tant d’énergie à cacher leurs enfants « illégitimes », infidélité et autres «frasques.»  Les cacher tout en laissant planer l’idée qu’ils étaient de grands séducteurs, ce qui sied avec le pouvoir. Un air entendu par-ci , un toast « à nos femmes, à nos chevaux et à ceux qui les montent » par-là, et les voici auréolés de puissance. L’époque n’était pas moins puritaine, elle permettait aux hommes politiques de maîtriser leur communication avec l’aval des journalistes.

Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Les journalistes, qui se targuaient de « respecter la vie privée » quand ils fermaient les yeux sur des comportements de délinquants sexuels, ne sont plus seuls à s’exprimer dans l’espace médiatique.

Réseaux sociaux. Et voici qu’arrive le procès des réseaux sociaux. Sans eux, Griveaux serait toujours en course pour la mairie disent les détracteurs de ces outils de communication… Il faut mettre fin à l’anonymat en ligne clament à nouveau des hommes politiques comme Eric Woerth, Gérard Larcher ou Bruno Bonnell… Un combat d’autant plus absurde qu’en l’occurrence, la mise en ligne de la vidéo qui a provoqué la déflagration a été bruyamment revendiquée par l’artiste et activiste russe Piotr Pavlenski.

Et ce procès des réseaux sociaux est un peu rapide. Leurs bénéfices compensent largement leurs défauts.  Depuis dix ans, ces réseaux sociaux font entendre les voix des féministes qui étaient inaudible quand la parole publique était verrouillée par quelques journaux dirigés par une poignée d’hommes dominants. Même chose pour l’écologie. Sans réseaux sociaux, pas de MeToo, pas de Greta Thunberg…

Entre hommes. Autre problème dans le discours sur cette affaire : la place laissée aux femmes. Les protagonistes principaux sont tous des hommes : l’ex candidat, l’activiste russe, l’avocat Juan Branco… La jeune femme destinataire des vidéos n’est apparue que très tard. Les premières mentions parlent « d’une source qui avait une relation consentie avec Benjamin Griveaux ». Décortiquons. Une source : elle a simplement été instrumentalisée pour un affrontement politique. « Qui avait une relation sexuelle consentie » : l’expression qui a largement été utilisée dans les médias est incroyable ! Une relation sexuelle non consentie s’appelle un viol. Donc « une relation sexuelle consentie » ne veut rien dire.

Responsable ? Au final, les commentaires largement répandus dans la presse désignent les victimes et les coupables. Benjamin Griveaux est indéniablement victime de ce que l’on appelle « revenge porn » (vengeance par la mise en ligne de photos, vidéos, ou autres types de contenus à caractère sexuel sans l’autorisation de la personne concernée). Beaucoup de féministes font remarquer que cette pratique ne provoque pas une telle mobilisation quand la victime est une femme moins connue. Le plus souvent, quand une femme est victime de violence sexuelle ou sexiste, c’est elle qui est accusée d’avoir manqué de prudence ou d’avoir provoqué.

Dans le cas Griveaux, les voix qui évoquaient à minima un manque de prudence ont été couvertes par les défenseurs du candidat démissionnaire très remontés contre les réseaux sociaux. Cependant, dès le 14 février, Serge July, co-fondateur de Libération lançait sur LCI : «  Quand on est un homme politique, à l’époque des réseaux sociaux, on fait gaffe. Le mec qui fait pas gaffe, c’est un con et Griveaux est un con. Voilà ça me parait aussi simple que ça ! »

Il a été conspué par ceux qui défendaient le « droit à la vie privée. » Puis ils se sont calmés. Quelques jours plus tard, Olivier Faure le déplorait en des termes plus policés, sur France Inter le 16 février :  « qu’un ministre se permette ce type d’envois, c’est d’une légèreté incroyable. » Pour lui, « un responsable politique ne doit pas se rendre vulnérable » Il ne veut pas que le «pays soit gouverné par des hommes qui peuvent être la proie de maîtres chanteurs.» Un avis qui ne met cependant pas fin à la posture victimaire conférée à Benjamin Griveaux.

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