Accueil SagaPortrait Amandine Chaignot, MasterChef sauce aigre-douce

Amandine Chaignot, MasterChef sauce aigre-douce

par Arnaud Bihel

Amandine ChaignotChef d’un prestigieux palace parisien, jurée de l’émission MasterChef sur TF1, Amandine Chaignot n’a pas pour autant perdu sa simplicité. Et porte un regard décapant sur les clichés. Rencontre.


 

XVIème arrondissement de Paris, avenue Kléber, à deux pas des Champs-Élysées. Au restaurant de l’hôtel 5 étoiles Raphael, dont elle est Chef des cuisines, l’accueil que réserve Amandine Chaignot reste simple et chaleureux. Dans ce lieu pourtant renommé, la jurée de MasterChef ne cherche pas à mettre les petits plats dans les grands. Dans son bureau, entre le bruit des casseroles, des batteurs électriques, et la bonne odeur d’un beurre à l’ail qui crépite, elle est plutôt du genre à tutoyer, rire franchement et parler vrai.

A la tête de l’un des plus prestigieux restaurants parisiens à seulement 34 ans, Amandine Chaignot est aussi depuis septembre l’une des quatre jurés de l’émission culinaire MasterChef sur TF1.

Sa réussite ? Elle la doit à sa rigueur, « son goût de l’excellence », sa curiosité, et sa soif d’apprendre. A ses mentors aussi, ceux qui l’ont toujours encouragée dans cette voie. C’est le cas de son chef d’apprentissage à la Maison de l’Aubrac, Mark Singer. « C’est la personne qui m’a mis le pied à l’étrier », confesse la jeune femme. « J’étais fascinée par le décalage entre la gestuelle, – douce, raffinée -, et le gabarit de ses mains. Il m’a appris la base de la cuisine et m’a guidée pour trouver ma place. »

« Je ne me suis jamais dit : ‘Tu es une femme, il faut que tu fasses ça’ »

Car sa place, Amandine Chaignot ne l’a pas envisagée en cuisine avant ses 19 ans. Fille de parents scientifiques, élevée dans la Vallée de Chevreuse – pôle scientifique de haut niveau -, Amandine Chaignot, son bac avec mention en poche, se prédestine à une fac de pharmacie. Elle parle vite en racontant ce bref passage à l’université où elle s’ennuie, accompagne ses propos de gestes amples, rit. Elle a besoin de rencontres, d’action, de sensations. C’est un job de serveuse dans une pizzeria qui la convainc de s’inscrire dans l’une des plus prestigieuses écoles de gastronomie, l’école Ferrandi.

Elle est la première femme à entrer dans les cuisines de l’Aubrac lors de son apprentissage en 1998. Une fierté plus qu’un problème : « Dans ma vie professionnelle, je ne me suis jamais dit : ‘Tu es une femme, il faut que tu fasses ça.’ Au début, j’essayais de gommer les différences. A un moment j’ai eu les cheveux très courts, un peu à la garçonne. Je me suis toujours efforcée de faire ce que les autres faisaient autour de moi, voire plus. Je n’ai jamais demandé de l’aide pour porter une casserole ou quelque chose comme ça. Je ne voulais pas qu’on puisse interpréter ce que je faisais ou ce que je ne faisais pas en fonction de ‘c’est une femme’ ».

Parfois confrontée au sexisme en cuisine, Amandine Chaignot confie que la hiérarchie féminine n’a pas toujours été facile à faire accepter. « Il s’agit souvent de non-dits, latents, de choses qu’on perçoit au fil du temps sans que ce soit vraiment frontal ». Mais elle préfère ne pas s’arrêter pas sur « ce genre de problématiques, sinon on n’avance pas. »

« Ça veut dire quoi, ‘cuisine féminine’ ? »

Et Amandine Chaignot n’a pas de temps à perdre. Ce qui l’énerve davantage, ce sont ces clichés lorsqu’on lui parle d’une ‘cuisine féminine’. « C’est tellement réducteur d’associer des traits à un homme ou à une femme. Moi, je m’éclate autant à boire un vin sucré qu’un vin qui sent le cuir, le cigare. On dit tout le temps : ‘Il y a des fleurs dans la cuisine féminine, c’est raffiné, subtil’. C’est tellement simpliste de dire ça ! », s’agace la Chef. Avant d’ajouter, tout sourire : « Ça veut dire quoi, ‘cuisine féminine’, en plus ? Que cuisiner masculin, c’est grossier ? Que c’est une cuisine qui n’est pas raffinée, pas élégante, pas équilibrée ? C’est con. »

La Chef a le sens de l’humour et de la répartie. Sauf pour certaines situations, comme pour cette photo polémique de Thomas Muselet, le photographe qui a réalisé un cliché sexiste pour son nouveau calendrier 2014 des chefs du Nord-Pas-de-Calais. « Peut-être qu’il y a des personnes hilares devant cette photo… Mouais, pas moi. » Ce genre d’image, « c’est complètement rétrograde, plein de stéréotypes, de clichés… »

Amandine Chaignot n’a pas le temps de finir sa phrase, elle est coupée par l’un des nombreux appels téléphoniques. « Et encore, ce matin, ça ne sonne pas beaucoup ! Là c’était mon chéri », confie la jeune femme, le regard malicieux. Un compagnon photographe, d’ailleurs, qui lui aussi a trouvé « lamentable la photo de Thomas Muselet. »

Mais la Chef tient à rappeler qu’il y a « eu plein d’évolution dans le milieu, la plupart des chefs sont plus ouverts. C’est vrai qu’il reste quelques personnes qui adorent travailler avec des femmes, des petites commises qui disent oui à tout ce que Monsieur demande ». Mais elle nuance aussitôt : « Les personnes avec lesquelles j’ai travaillé en cuisine ne m’ont pas donné ce sentiment d’a priori misogynes. Ce sont davantage les personnes extérieures. Parfois, par exemple, lorsque quelqu’un appelle et veut parler au chef. Quand je leur réponds que c’est moi-même, ils me disent : ‘Je voudrais parler au chef, pas à sa secrétaire !’ Au final, ça me fait rire. »

« Je serais incapable d’être dans mon canapé à 18h »

Dans son équipe, ce sont une trentaine de personnes qui sont sous ses ordres. Une équipe dans laquelle « il y a quand même nettement plus d’hommes que de femmes » reconnaît la Chef. « Après, ce n’est pas un choix délibéré. Je pense que les femmes, en travaillant au sein de l’entreprise, se rendent compte que le quotidien n’est quand même pas facile à gérer, et beaucoup d’entre elles abandonnent. »

Une réalité qu’Amandine Chaignot, divorcée, sans enfants, – et semblant très bien le vivre -, connaît bien. Sa journée commence à 8h30, « toujours par un café », avant d’enchaîner mise en place, gestion des arrivages d’aliments, service du midi, coup de feu, paperasse, service du soir… Elle retrouve rarement son appartement de Montmartre avant minuit.

« Il y a des moments, je me dis que ça prend beaucoup de place dans ma vie, peut-être un peu trop », admet la juré de MasterChef. « Mais le fait est que je serais incapable d’être dans mon canapé à 18h. J’aurais l’impression de faire les choses à moitié. A l’hôtel, ce qui me plaît, c’est qu’il y a tout le temps quelque chose qui se passe. Dans un restaurant, c’est plus bordé », explique-t-elle, geste à l’appui.

Une boulimique du travail qui se radoucit lorsqu’on évoque sa famille. « Je pense que mes parents sont fiers de moi. On ne se dit pas vraiment ces choses là. On n’avait pas la culture du grand repas du dimanche dans ma famille, mais ma maman nous a transmis le goût des choses simples. On avait un petit rituel par exemple le mercredi matin : après le cours de musique, on allait au marché, on achetait onglet de veau, échalotes, frites et on cuisinait ça », raconte la jeune femme.

Les pieds dans le réel

Temps de la pause confidence terminée, Amandine Chaignot rebondit rapidement sur Tanja Grandits, qui vient d’être la première femme désignée meilleur cuisinier en Suisse. « C’est forcément encourageant pour toutes celles qui ont envie de tutoyer l’excellence et se faire une place. »

Et pour MasterChef ? « Ce qui m’intéressait, c’était l’opportunité de faire des rencontres : avec les autres jurés, les candidats, les chefs invités, les équipes de tournage. C’était aussi l’occasion de découvrir un univers que je ne connaissais pas, et comme je suis curieuse, quand on me propose quelque chose de nouveau, je fonce. »

Sûrement la raison pour laquelle elle est la marraine de Vision du Monde, une ONG de parrainage d’enfants basée dans plus de 150 pays. Sa filleule à elle, c’est Arame, une jeune Sénégalaise. « Parce que je trouvais intéressant de faire le parallèle entre mon métier, où on a tout à portée de main, et des pays où il y a encore des gamins qui meurent de faim. On a vite fait de s’enfermer dans un monde quand on travaille tous les jours avec de la langoustine et du foie gras, que les clients arrivent en voiture de luxe. Moi, je ne voulais pas oublier l’autre réalité. »

Un goût de l’excellence qui lui a valu d’être nommée Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres. Mais ça, Amandine Chaignot y croit à peine. « J’ai toujours considéré que j’étais un grain de riz. J’ai été très surprise quand c’est arrivé parce qu’en plus ce machin là, je l’ai reçu dans le courrier comme je reçois mes factures. Je me suis dit : c’est une blague ! J’ai essayé de regarder si ce n’était pas une photocopie », s’amuse-t-elle. Et enchaîne : « Ah oui parce qu’en plus c’est daté du 9 juillet. Et le 9 juillet, c’est la Saint Amandine ! C’est ça qui est drôle. » A croire qu’Amandine Chaignot a une bonne étoile au-dessus de la tête. Avant d’en décrocher une pour son travail au Raphael ? Pas le temps de lui poser la question, le téléphone sonne déjà de nouveau.

 

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