Accueil CultureLire Brigitte alias Olympe : « L’égalité est encore loin d’être acquise »

Brigitte alias Olympe : « L’égalité est encore loin d’être acquise »

par La rédaction

En 2008, Brigitte Laloupe créait l’incontournable blog « Olympe et le plafond de verre » pédagogique et impertinent. Dix ans plus tard, elle raconte « Brigitte devient féministe*», le parcours d’une petite fille des années 60 entre désillusions et rébellion. Entretien.

LNN : Dans votre livre il n’y a pas de référence à quelque engagement dans des associations féministes. Pourquoi ?

Mon livre raconte des moments de ma vie : de ma naissance jusqu’à la rencontre avec mon conjoint. A cette époque, je croyais encore, comme toutes les filles de ma génération et des suivantes, que l’égalité était acquise et qu’il n’y avait plus qu’à attendre que les comportements s’ajustent. Alors pourquoi militer ? J’avais participé à quelques manifestations pour la légalisation de l’IVG et ensuite pour sa prise en charge par la sécurité sociale et comme je le raconte dans le livre nous donnions régulièrement pour des filles du lycée qui devaient aller à l’étranger, mais pour le reste il n’y avait plus de sujet. Du moins c’est ce que nous pensions.

D’ailleurs quand j’ai créé mon blog féministe en 2008 être féministe était complètement ringard et nous n’étions pas nombreuses sur le sujet : il y avait le blog  « du rose dans le gris« , les chiennes de garde et c’est à peu près tout. La BARBE est apparue en même temps mais ce n’est que l’année suivante qu’on a vu arriver Osez le féminisme qui a bien fait bouger les choses.

En 2008 j’avais pris conscience, durement, que l’égalité n’était pas si acquise que ça et que le plafond de verre était une réalité. C’est en prenant une fonction de directrice d’une structure que je me suis rendu compte que je devais prouver beaucoup plus de choses que mes collègues hommes et que je n’étais pas traitée exactement de la même façon. J’avais déjà eu de premières alertes en annonçant mes grossesses. Ce que j’ai le plus entendu (nous étions dans les années 90), y compris de mes collègues femmes, était « tu aurais dû choisir : les enfants ou la carrière ». Moi je voulais tout mais je semblais être la seule.

A cette période je me suis engagée, pour plusieurs années, au CIDF (Centre d’information Droits des Femmes), qui faisait un travail formidable, mais bien solitaire. Il n’y avait pas d’autres lieux, à ma connaissance, pour militer sur le thème de l’égalité dans ma ville.  Nous recevions des femmes victimes de violences et la principale occupation des membres du bureau consistait à chercher des subventions pour pouvoir payer juristes et psychologues.

Depuis le sujet est revenu sur le devant de l’actualité et je suis, avec beaucoup d’attention l’actualité sur ces sujets, que je partage sur ma page Facebook. J’ai relancé mon blog qui était un peu abandonné, mais, compte tenu de ce que sont devenus les réseaux sociaux, il y a des sujets que je n’aborde plus : le voile, la prostitution, les trans. Je ne pourrais pas gérer les déferlements de violences verbales, voire de menaces que cela engendrerait, quelle que soit ma position d’ailleurs. La dernière fois que j’ai parlé de prostitution, il y a déjà pas mal d’années, j’ai dû dire que j’avais contacté un avocat pour arrêter le harcèlement dont j’étais devenu victime. Je pense que ça ne serait pas suffisant aujourd’hui et je n’ai pas envie de perdre mon temps en procédures. C’est grave pour la liberté d’expression mais je crois que nous sommes nombreuses à nous auto-censurer.

Et même si je me réjouis des grandes avancées obtenues, j’ai du mal à suivre l’éclatement de la galaxie féministe. Je serai bien embarrassée de dire quelle association me correspond le plus. Je n’adhère pas à l’état d’esprit ambiant qui consiste à dire « qui n’est pas avec nous est contre nous ». La moindre discussion se termine en point Godwin, au détriment de la réflexion.

LNN : Votre livre montre bien ce que l’on mettait dans la tête des filles (et des garçons) de votre génération. Est-ce si différent maintenant ? Les filles s’autorisent-elles les mêmes rêves que les garçons ?

Est-ce différent ? Oui et non. Non car les stéréotypes de base restent les mêmes : les garçons sont puissants et vont conquérir le monde, les filles sont jolies et douces et prennent en charge la famille. Il me semble même qu’il y a un recul par rapport aux années 70, des études ont montré par exemple que les jouets étaient plus mixtes à cette période et les catalogues n’étaient pas autant partagés en pages roses ou bleues.

Les jeunes pères d’aujourd’hui ont l’impression d’en faire beaucoup plus que leur père… Ce que les statistiques démentent, l’évolution se compte en minutes journalières.

Ce sont surtout les femmes qui ont changé et se sont mises à leur tour à conquérir le monde du travail. La génération de ma mère avait comme modèle celui de la femme au foyer et elle n’avait guère le choix. Ma génération a fait éclater ce modèle, les femmes ont grignoté des places dans tous les domaines. Mais tant qu’on n’aura pas une nouvelle Première ministre, une présidente de l’Assemblée nationale, du Sénat ou de la République on ne pourra pas dire que c’est gagné. Et j’ai bien peur que ce ne soit pas pour demain. 

Les hommes eux ne se sont pas intéressés aux métiers féminins : on a bien vu que tous les métiers du care -infirmières, assistantes de vie, aides-soignantes- sont massivement féminins et peu valorisés. Ils n’intéressent donc pas les garçons.

Il y a aussi un domaine où me semble-t-il, nous avons fortement régressé, c’est celui du harcèlement de rue. Bien sûr il m’est arrivé d’être abordée, d’être sifflée mais jamais d’être insultée alors que cela arrive régulièrement aux jeunes femmes de mon entourage. Et cela m’arrive aussi lorsque je rentre seule la nuit à Paris, ce n’est donc pas de la drague mais une forme de contrôle social qui vise à me faire savoir que je ne devrais pas être là à ce moment-là.

LNN : On parle beaucoup de backlash avec la crise sanitaire. Craignez-vous un recul ? Comment l’éviter ?

Cette crise a révélé tellement de choses. Pour le pire et le meilleur. Le meilleur c’est justement cette prise de conscience de la place des femmes dans tous les métiers indispensables. On peut quand même espérer que leurs salaires vont être significativement revalorisés. Nous devons être très attentives à ce que ce soit le cas et soutenir les revendications, participer aux manifestations en veillant à ce que celles qui s’occupent des personnes âgées ou handicapées à domicile ne soient pas oubliées.

Le pire c’est l’augmentation des violences familiales pendant le confinement et la difficulté à les repérer et à les traiter. Je dois reconnaître que ce sera un point très positif de l’action de Marlène Schiappa. Elle a réussi à faire de ce sujet un problème de société important. Ce n’était pas gagné. En 2010 nous avions ouvert avec quelques blogueuses un blog qui recensait les crimes conjugaux. Nous avons arrêté car, outre que c’était complètement déprimant, nous n’avions pas réussi à intéresser beaucoup de monde.

Le recul risque de venir de la généralisation du télétravail qui semble acquise dans le tertiaire. Beaucoup de gens ne vont pas retourner au bureau, en tout cas pas tous les jours. C’est une bonne chose car cela diminuera les trajets pendulaires et permettra aux gens de s’organiser, mais le risque est grand qu’une fois de plus les femmes soient pénalisées et que cela constitue pour elles un retour en arrière.

Bien évidemment elles vont y trouver l’intérêt de pouvoir mieux concilier leurs horaires de travail et les enfants. Comme elles le font déjà avec le temps partiel. C’est pratique de pouvoir décaler ses horaires de travail et de les concentrer aux heures ou les enfants sont à l’école ou au lit. Mais elles risquent de s’épuiser. On a vu pendant le confinement qu’elles conservaient une grande part de la charge mentale et qu’elles avaient plus de mal à revendiquer une pièce de travail à elles. Et puis même si le management évolue avec le télétravail on sait bien que, en entreprise, pour se faire valoir il faut se faire voir et que ceux qui auront davantage d’occasion de rencontrer leur hiérarchie auront davantage de chance de voir leur travail et leurs qualités reconnus. Il va donc falloir prêter attention à ce que le télétravail n’aboutisse pas aux mêmes inconvénients que le temps partiel : procurer une plus grande liberté d’organisation mais aux prix d’un retour au foyer pour les femmes.

Et je ne parle même pas du télétravail qui serait imposé. Il semble que certaines entreprises ont compris que cela fonctionnait et qu’elles pouvaient économiser de lourdes charges liées aux locaux.

Il faudra intégrer des indicateurs sur ce thème dans les rapports égalité H/F des entreprises.

*Brigitte devient féministe Brigitte Laloupe et Myriam Dal Molin, Visioning, 152 p.

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