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Un cas d’école ? Harvard tord le cou au sexisme

par Arnaud Bihel
Harvard

Des étudiants de Harvard, novembre 2007. Photo © HBS1908, via Wikimedia Commons.

L’administration de la Harvard Business School a su imaginer de nouveaux outils pour lutter contre le sexisme qui sévit derrière ses murs. Les 900 élèves de la promotion 2013 ont été les cobayes d’une expérience qui a porté ses fruits.

 

Beaucoup le pensent, le défi de l’égalité homme/femme, doit être relevé dans les arcanes du pouvoir, là même où les costumes-cravates (masculins) font tacitement figure d’uniforme. En effet, le Fortune 5001 ne compte que 21 femmes à la tête de ses entreprises, c’est-à-dire 4,2%, mais ce n’est que le reflet d’inégalités qui prennent leur source en amont.

Et si l’une des principales antichambres du pouvoir, l’école de commerce de Harvard, montrait l’exemple, en faisant de l’égalité des sexes l’objectif central d’une nouvelle politique ?

Ce « rêve féministe farfelu », d’après le mot du New York Times qui relate l’action, s’est réalisé Outre-Atlantique. La Harvard Business School (HBS), l’école de commerce la plus réputée au monde, forme les puissants de demain : autant dire que toute action d’envergure en son sein concerne le monde entier.

Quand les femmes sont les cancres

On s’en doutait, côté parité et égalité des sexes, l’institution avait hérité son machisme d’une longue tradition et exacerbait encore des inégalités déjà notables à l’entrée, avec un peu moins de 40% de femmes admises.

HarvardGraphD’une part, à la sortie de l’école, un « grade gap » entre les sexes s’était creusé : autrement dit, les femmes réussissaient académiquement moins bien que les hommes [cf. Graphique : à gauche, la répartition par genre des élèves de 2004 à 2013 ; à droite, celle des meilleurs élèves (les 5% les plus brillants)]

D’autre part, les femmes professeures ne représentaient qu’1/5e du total des enseignants.

Mauvaise ambiance à Harvard

Mais ce n’était que la partie émergée d’un iceberg terrifiant, celui du comportement des élèves et de l’environnement généralement sexiste et hostile aux femmes qui fait partie de l’ambiance de cette institution très « américaine », où l’apparence, l’argent et le nom pèsent plus dans la balance de la réussite sociale que les notes et le sérieux : la Section X, confrérie qui porte bien son nom, rassemble ainsi la crème de la crème de HBS, le plus souvent des garçons ultra-riches dont les familles ont le bras long.

Le bizutage du sexe minoritaire, la cruauté des rituels lors de fêtes décadentes et alcoolisées étaient « un sale petit secret » il y a de cela deux ans, déclare une professeure. Elle a probablement dû aussi subir les stéréotypes sexistes et les discriminations, qui poussaient au départ de nombreuses maîtresses de conférence avant leur titularisation, celles-ci n’ayant pas pu supporter jusqu’au bout les élèves qui brisent leur confiance en elles ou le manque d’opportunité de publier des articles.

Alors, on fait quoi maintenant ?

C’est aussi cet environnement délétère que Drew Gilpin Faust, première femme présidente de HBS, a voulu réformer, en nommant en 2010 un nouveau doyen pour prendre à bras le corps la question. C’est le début d’une expérience de deux ans, une expérience au sens scientifique, avec des cobayes (la promotion de 2013) des hypothèses formulées, et plusieurs solutions appliquées. Il s’agissait de lutter contre les inégalités homme/femme, sans mettre en péril la qualité de l’enseignement.

En cherchant les causes du « grade gap », il s’est révélé que si les femmes réussissaient aussi bien à l’écrit que les hommes, elles perdaient des points à l’oral, qui compte pour la moitié de la note finale, et notamment lors des sacro-saintes études de cas. Manque de confiance en elles, de goût pour la compétition individuelle, ou préjugés des professeurs (surtout masculins) qui auraient la mémoire qui flanche en faveur des élèves de sexe masculin ? Peut-être un peu tout cela. Ainsi, plusieurs mesures ont été mises en place :

– Côté préjugés : des appareils dans toutes les salles pour mesurer et identifier la parole de chaque élève et de nouveaux logiciels de notation, avec différenciation des « genres ».

– Côté élèves : des ateliers pour « prendre la parole et lever la main » ; une nouvelle matière – le « Field » – pour privilégier le « travail d’équipe » contre la concurrence individuelle de l’étude de cas et de l’interpellation à froid.

Pour ce qui est du nombre de professeures femmes, il s’agissait d’aider les non titularisées à améliorer leurs performances, parfois très faibles au vu des notes que les élèves leur donnent durant l’année, pour faire progresser leurs conditions de travail. Leur origine est plus universitaire que « business »2, et elles font ainsi difficilement le poids face à leurs homologues masculins, véritables « stars » qui aident leurs disciples à briguer les meilleurs postes à la sortie. Des enregistrements vidéos de chacun de leur cours servaient de support au coaching effectué par une administratrice, Ms. Frei, avant leur prochain cours, pour asseoir leur autorité et installer une relation de respect et de confiance avec leurs élèves. En outre, la part de femmes non titularisées à enseigner à HBS est si faible que la présidente désespère de voir s’équilibrer les chiffres à court terme (Voir cette infographie).

Le comportement des élèves est plus diffus, plus difficile à régenter, mais tout aussi déterminant. Ainsi, les femmes diplômées des écoles de commerce, quand il s’agit d’entrer dans le monde professionnel, vont choisir des postes moins exposés et moins lucratifs (plus de marketing et moins de finance), parfois découragés par les professeurs eux-mêmes, comme ce fut le cas à Harvard, souvent tenues à l’écart des réseaux et des astuces que s’échangent les hommes entre eux (la solidarité masculine étant largement avérée et plus efficace que la prétendue solidarité féminine). Question salaire, elles vont donc toucher moins que leurs anciens camarades de classes

HarvardEarning[Graphique ci-contre : « Pour la plupart des diplômées d’écoles de commerce, l’écart de salaire entre les sexes se creuse durement après le diplôme. Les chiffres sont tirés de l’école de commerce de l’Université de Chicago. Les diplômés de HBS gagnent un salaire comparable].

L’administration d’Harvard a donc décidé de soutenir publiquement et de financer, espérant ainsi donner l’exemple, l’unique élève féminine (contre 30 à 40 élèves hommes) a vouloir profiter d’un « search fund », capital permettant d’investir rapidement dans une entreprise pour la gérer.

Elle a aussi interdit les déguisements à Halloween, craignant le retour du lapin Playboy (provoquant l’exaspération des élèves, hommes et femmes), et requis une ambiance plus « studieuse » au sein de l’école en préformant des groupes de travail obligatoires, sans laisser les affinités, de classes et de genres, faire leur travail de sape.

L’école a su se réinventer, et le bilan est positif

Mais quel est le bilan de ce « laboratoire de l’égalité » en milieu réel, deux ans plus tard ? Si la promo 2013 en plaisante (sur le site du NYT, on voit un garçon qui déclenche volontairement l’hilarité générale durant la fête de la remise des diplômes, en déclarant avoir « vécu une expérience douloureuse »), le « grade gap » s’est bel et bien évaporé, et si vite que l’école n’a pas compris comment ; les femmes ont gagné plus de prix académiques, les notes des professeures non titularisées ont augmenté miraculeusement, même les plus basses (passant parfois de 4 à 6 sur 7 points). Le moral des élèves est au plus haut et l’environnement de l’école n’a jamais autant transpiré le respect de l’autre sexe.

La leçon qu’on peut en tirer : la lutte contre le sexisme et les inégalités va de pair avec la réforme d’une vieille tradition très « grandes écoles », conforme aux idéaux virils les plus stéréotypés, qui encourage la compétition individuelle, les rituels humiliants, le règne des apparences et de l’argent, plutôt que des cerveaux et du respect.

En deux ans, malgré des mesures parfois douloureuses, souvent critiquées par les élèves et autres accidents de parcours, Harvard a, semble-t-il, partiellement réussi son pari, mettant au défi le reste du monde : à vous, maintenant.

 


1 Classement des 500 entreprises américaines les plus importantes.

2 Cercle vicieux, puisque le vivier dans les entreprises est très majoritairement masculin.

 

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8 commentaires

8 commentaires

link 10 septembre 2013 - 19:54

« une vieille tradition très « grandes écoles », conforme aux idéaux virils les plus stéréotypés, qui encourage la compétition individuelle, les rituels humiliants, le règne des apparences et de l’argent, plutôt que des cerveaux et du respect. »
Oui, je suis d’accord cette mentalité es bien présente dans les grandes école (et aussi en prépa), mais ce ne serait pas du sexisme que cela désavantage les femmes ? Ce serait imputé le douceur et l’écoute au femme et la violence(mentale), l’avarie et le narcissisme au hommes ?

D’un homme qui essaie de comprendre.

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Martin Scriblerus 11 septembre 2013 - 07:09

 » La Harvard Business School (HBS), l’école de commerce la plus réputée au monde, forme les puissants de demain : autant dire que toute action d’envergure en son sein concerne le monde entier. »
 » Le moral des élèves est au plus haut et l’environnement de l’école n’a jamais autant transpiré le respect de l’autre sexe. »
« En deux ans, malgré des mesures parfois douloureuses, souvent critiquées par les élèves et autres accidents de parcours, Harvard a, semble-t-il, partiellement réussi son pari, mettant au défi le reste du monde : à vous, maintenant. »

ça n’est pas vraiment une « nouvelle new ».
L’arrogance et le mépris des « puissants » envers le reste du monde n’avaient déjà pas de limite avant.
Comprenez moi bien: je veux bien me féliciter du recul de n’importe laquelle des inégalités, où que ce soit, et ici, de constater un recul des plus grossières des brutalités sexistes entre les élève d’une grande école. (car il n’y a manifestement guère que les plus manifestes de ces grossièretés qui aient reculé au sein de cette école)

Mais lorsque quelques unes des brutes qui dominent la planète prétendent se donner en exemple d’ « égalité » parce qu’elles ont constaté, au prix d’un effort spectaculaire, qu’elle n’avaient rien à perdre à accepter quelques femmes au sommet de la pyramide sans faire nécessairement étalage d’un machisme néandertalien, il se trouve des esprits assez serviles pour se réjouir de trouver là une occasion de plus de vanter la supériorité de l’humanité de leurs maîtres.

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Séverine 11 septembre 2013 - 09:27

N’en déplaise aux premiers commentateurs, je trouve cette expérience enthousiasmante!

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taranis 11 septembre 2013 - 14:21

mais ce ne serait pas du sexisme que cela désavantage les femmes ? Ce serait imputé le douceur et l’écoute au femme et la violence(mentale), l’avarie et le narcissisme au hommes ?
D’un homme qui essaie de comprendre.

c e n’est pas précisément de ces stéréotypes sexistes qu’il est question, mais de la structure machiste de l’économie issu du capitalisme patriarcal ou la femme n’aurait pas sa place par la simple appartenance au sexe prétendu « faible » son sexe. Alors des « cerveaux et du respect » n’ont pas a être associés au genre

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Martin Scriblerus 12 septembre 2013 - 06:38

Voilà que je me heurte au plafond de verre de mon écran: l’article, initialement public, est désormais accessible aux seuls abonnés?

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isabelle germain 12 septembre 2013 - 06:48

« Martin Scriblerus »
Voilà que je me heurte au plafond de verre de mon écran: l’article, initialement public, est désormais accessible aux seuls abonnés?

Oui Martin, nos articles restent en accès libre une journée puis passent en édition abonnés. Les abonnements sont notre seule ressource pour continuer à produire une information d’un autre genre…

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isabelle germain 12 septembre 2013 - 06:54

« Martin Scriblerus »
 » La Harvard Business School (HBS), l’école de commerce la plus réputée au monde, forme les puissants de demain : autant dire que toute action d’envergure en son sein concerne le monde entier. »
 » Le moral des élèves est au plus haut et l’environnement de l’école n’a jamais autant transpiré le respect de l’autre sexe. »
« En deux ans, malgré des mesures parfois douloureuses, souvent critiquées par les élèves et autres accidents de parcours, Harvard a, semble-t-il, partiellement réussi son pari, mettant au défi le reste du monde : à vous, maintenant. »

ça n’est pas vraiment une « nouvelle new ».
L’arrogance et le mépris des « puissants » envers le reste du monde n’avaient déjà pas de limite avant.
Comprenez moi bien: je veux bien me féliciter du recul de n’importe laquelle des inégalités, où que ce soit, et ici, de constater un recul des plus grossières des brutalités sexistes entre les élève d’une grande école. (car il n’y a manifestement guère que les plus manifestes de ces grossièretés qui aient reculé au sein de cette école)

Mais lorsque quelques unes des brutes qui dominent la planète prétendent se donner en exemple d’ « égalité » parce qu’elles ont constaté, au prix d’un effort spectaculaire, qu’elle n’avaient rien à perdre à accepter quelques femmes au sommet de la pyramide sans faire nécessairement étalage d’un machisme néandertalien, il se trouve des esprits assez serviles pour se réjouir de trouver là une occasion de plus de vanter la supériorité de l’humanité de leurs maîtres.

bah, c’est déjà compliqué de remettre en question de sexisme, il faut aussi s’attaquer au système qui fabrique les élites en effet

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DestyNova 18 septembre 2013 - 12:07

Je trouve ça toujours un peu WTF les réformes contre le sexisme qui s’adressent aux femmes. « Femmes, ayez plus confiance en vous enfin! mais pourquoi est-ce que vous ne voulez pas faire mieux?! ».

Le grand absent de toutes ces réformes c’est l’homme. L’homme statistiquement est plus souvent en haut de toutes les pyramides, que ce soit sociales, économique ou financières. Une vraie réforme sur le sexisme nécessite d’impliquer ces hommes.

Le sexisme et la misogynie ne sont pas des choses qui émanent des femmes. On peut leur faire toutes les formations qu’on veut pour prendre plus la parole, si le reste du monde demeure inchangé alors c’est une goutte d’eau dans l’océan.

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