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Catel et ses modèles

par Marina Fabre
Catel dans son atelier © Les Nouvelles NEWS

Catel dans son atelier © Les Nouvelles NEWS

Catel ressemble aux personnages qu’elle dessine. Une mise en abyme faite d’émancipation et de liberté. A la recherche de rôles modèles, elle en est devenue un. Rencontre avec une figure désormais incontournable de la bande dessinée.

Le contact est facile, le rendez-vous pris à 17h, « pour le thé », précise Catel. Sur la sonnette, deux noms : Muller, le sien, et celui de José-Louis Bocquet, son compagnon de vie et de travail avec qui elle a réalisé Kiki de Montparnasse et Olympe de Gouges. Deux romans graphiques à succès qui redonnent épaisseur et vie à chacune de ces figures historiques.

Dans son atelier, au premier étage de la maison, l’ambiance est calme, sereine. Sûrement un avant-gout de son second atelier, celui de Fécamp, face à la mer. Sur les murs, des livres, des notes et puis un tourne-BD à l’entrée. Il regorge des œuvres de la dessinatrice, rappel du travail accompli. Et justement, ce travail c’est « 10% d’inspiration, 90% de transpiration », ironise Catel qui écorne le fantasme de l’artiste en proie au vertige de la page blanche.

D’abord la recherche, le travail d’historienne, puis le dessin. « Mon idée, c’était de réaliser des portraits de femmes, d’héroïnes de la vie ordinaire mais aux destins extraordinaires. Aucune fiction ne pouvait être à la hauteur de ces histoires-là ». José-Louis Bocquet scénarise, Catel dessine, s’immerge dans l’époque de ces héroïnes qu’elle admire.

« Aucun bac ne préparait à devenir Bretécher »

Enfin des rôles modèles sortent de l’ombre et sont réhabilités dans l’Histoire. Comme un pied de nez à l’absence de références dont Catel a elle-même souffert. « Ce n’était pas du tout un métier de dessiner à mon époque », se souvient-elle.

Le déclic ? Un cochon. En l’occurrence, son prof de maths que Catel a caricaturé. « Il voulait convoquer mes parents. Je les avais prévenus que c’était un affreux professeur. Et pourtant il leur a dit : ‘Ce n’est pas qu’elle est nulle, elle est carrément sur une autre planète, regardez cette caricature. Elle est formidable !’ ». La voilà sur les rails, elle veut « faire sa Bretécher », une des seules dessinatrices connues dans les années 1980.

Le chemin est long, difficile, « aucun bac ne préparait à devenir Bretécher ». Mais ses parents la soutiennent, le dessin la porte. « Je suis arrivée à Paris avec mes petits cartons à dessins sous le bras. Je suis allée voir les maisons d’édition, les maisons de la presse, et j’ai décroché un travail ».

Catel se lance dans les albums pour enfants même si elle ambitionne de créer des BD pour adultes, sans trop y croire. « J’avais envie depuis longtemps mais je n’osais pas y aller parce que je n’avais pas de modèle féminin. La bande dessinée pour adultes était très réservée aux hommes avant le XXIème siècle ».

Sa rencontre avec la coloriste Véronique Grisseaux change la donne. Ensemble elles créent Lucie s’en soucie, le personnage d’une jeune trentenaire submergée entre son travail, sa famille, ses histoires d’amour. Bref, « une héroïne du quotidien qui pouvait nous ressembler ».

Réhabiliter les « clandestines de l’Histoire »

Puis c’est la rencontre avec José-Louis Bocquet en 2003, avec qui elle réalise Kiki de Montparnasse paru 4 ans plus tard. C’est un succès immédiat, il est primé au Festival d’Angoulême. « L’idée d’une série de portraits est venue petit à petit, le succès faisant on s’est rendu compte qu’il y avait un public et une demande qui était la même que notre intérêt et notre envie de parler de destins extraordinaires ».

Capture d’écran 2015-11-19 à 13.50.50Après « Kiki », ce sera Olympe de Gouges. Deux femmes qui ont marqué leur époque mais qui restent pourtant des grandes oubliées de l’Histoire. La première, sacrée Reine de Paris, modèle de la carte postale la plus vendue au monde, la deuxième, auteure de La Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Et pourtant, deux inconnues du grand public. Parallèlement, Catel sort, seule, une « bio-graphique » de Benoîte Groult, une de ses plus fidèles amies.

Des figures humanistes– puisque le « féminisme est un humanisme », précise Catel – prennent vie sous les coups de crayon de la dessinatrice. Réécrire l’Histoire, une nécessité pour celle qui a conscience de la difficulté d’être une femme dans ce milieu très masculin de la BD. A cet égard, Catel participe au Collectif de créatrices de bande dessinée contre le sexisme. Mais attention, prévient-elle, « il ne faut pas qu’on s’ostracise et qu’on devienne une petite réserve de personnes à problèmes. On est la moitié de l’humanité ».

Des solutions ? « Le prix Artemisia », le prix féminin de la BD. « Est-ce un prix sexiste ? Non, pas du tout. C’est simplement pour éclairer les dessinatrices. Il suffit de regarder à Angoulême, qui est LA vitrine de la BD française : sur 52 festivals, une seule femme a été présidente. Il y a un problème de proportion, et comme les hommes se cooptent entre eux, c’est très long. Il faudrait presque des quotas, comme en politique ».

Les clés pour comprendre

Finalement, Catel a réussi un tour de force : rencontrer le succès en tant que dessinatrice, dans un milieu d’hommes, avec des personnages féminins peu connus. Grâce à cette vulgarisation de qualité, Catel a touché un public multiple, pas forcément lecteur de bande dessinée. Ses dessins pédagogiques, mais avant tout politiques, s’adressent à tou.te.s.

« Ce qui n’est pas le cas de ceux de Charlie Hebdo », prévient Catel. Après les attentats de janvier, et la perte de Cabu, un de ses proches amis, la dessinatrice comprend que la communication est la clé. « Le problème, en réalité, était moins celui du prophète, de ce qu’on peut dire sur la religion, que la communication. L’ère d’internet fait qu’on est au courant de tout, tout le temps, et partout. Or, les dessins de Charlie Hebdo s’adressaient à un petit public de Parisiens convaincus. Les terroristes n’auraient jamais dû les tenir dans leurs mains ».

Depuis, la dessinatrice multiplie les conférences sur la liberté d’expression, notamment au Maroc. « Actuellement on travaille, avec José-Louis Bocquet, sur Joséphine Baker, la première femme noire internationalement connue, une grande humaniste ». Un personnage incontestable, pense-t-elle, et pourtant malgré son combat pour l’égalité de tous (femmes, hommes, blancs, noirs) le vote, le divorce… c’est son libertinage qui fait tiquer. « Pour nous, sa nudité est naturelle. Cela fait partie d’un mouvement artistique. Mais cela choquera toujours des gens qui n’ont pas les clés pour comprendre artistiquement, culturellement ». Surtout « concernant les femmes. Tout est fragile ».

Heureusement Catel est là pour le rappeler, à coups de portraits dessinés. En attendant celui de Joséphine Baker, elle vient de publier, avec Claire Bouilhac et Mylène Demongeot, Adieu Kharkov. Encore une fois une histoire d’émancipation, celle de la mère de Mylène Demongeot. Des projets, Catel avoue en refuser beaucoup. « Je n’ai pas le temps ». Mais ses modèles, ces oubliées de l’Histoire, doivent pouvoir se montrer patientes.

 

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