Un titre est en liquidation judiciaire, l’autre licencie ses équipes… Le grand écart entre média féminin et média féministe a ses limites. La presse féministe souffre toujours de sous-investissement.
« En liquidation judiciaire, Causette cherche un·e repreneur·euse » c’est le message qui s’affiche sur le site du magazine depuis que le tribunal de Commerce de Paris a rendu sa décision début juin. Une décision qui intervient très peu de temps après l’arrêt du magazine papier et la conversion du titre au tout numérique en septembre dernier.
Liquidation, licenciement des équipes de rédaction
Créé en 2009 par Grégory Lassus-Debat, Causette avait connu un fier succès avant de rencontrer des difficultés et d’être placé une première fois en liquidation judiciaire en 2018. Le magazine avait alors été repris par le groupe Hildegarde, après un bras de fer entre le fondateur et le repreneur. Point d’achoppement : la marque ne faisait pas partie des actifs à reprendre à la barre du tribunal. Et dans la liquidation prononcée le 6 juin dernier, c’est à peu près le même schéma, ce qui promet de belles empoignades pour les candidats à la reprise.
Pour Madmoizelle, la situation est différente. Le titre créé en 2005 a été repris par la société Humanoid en 2020, puis Le groupe Ebra, géant de la presse quotidienne régionale, a racheté Humanoid en 2022, pour tenter de rajeunir son public. Ce groupe vient d’annoncer le licenciement de l’équipe de journalistes de Madmoizelle et continuera, manifestement sans journalistes…
Grand écart entre féminin et féministe
Ces deux magazines posent la question de l’implantation du féminisme dans le paysage médiatique. Cette implantation suppose de résoudre une équation dont les données peuvent être ainsi posées : si ma ligne éditoriale est exclusivement féministe, quel est mon modèle économique ? Si je produits des contenus de magazines féminins générant de fortes recettes publicitaires, quelle sera ma crédibilité auprès des féministes ?
Les deux titres ont toujours été dirigés par des hommes et ont vu leur ligne éditoriale naviguer entre féministe et féminin . Avec parfois des conflits avec leurs équipes de rédaction qui ne reconnaissaient plus les titres pour lesquels elles s’étaient engagées à travailler.
Manuel de soumission volontaire ou guide pour s’affranchir des stéréotypes ?
En 2018, lors d’un débat sur le financement des médias, un dirigeant de Madmoizelle ne comprenait pas pourquoi les lectrices lui reprochaient de diffuser, par exemple, de la publicité pour un aspirateur, avec un visuel montrant une ménagère extatique…
Comme les journaux féminins, qui appartiennent le plus souvent à des sociétés dirigées par des hommes, certains journaux qui se veulent féministes entretiennent parfois le sexisme au lieu de le combattre. Confrontés à des difficultés financières, ils imitent les journaux féminins et proposent des sujets mode, beauté, cuisine, enfants, sexo, leur permettant de gagner de l’argent avec des publicités correspondant à ces contenus éditoriaux. Mais ils enferment les femmes dans des rôles traditionnels de bonne épouse, bonne mère, ménagère, bonne cuisinière, bombe sexuelle, bête de mode… Ces manuels de soumission volontaire sont infiniment plus rentables que les journaux féministes qui veulent précisément casser ce système de représentation des femmes.
Bien sûr, les journalistes qui travaillent dans ces féminins parviennent parfois à glisser de très bons articles féministes… Mais au milieu de messages subliminaux enjoignant les femmes de se soumettre à des normes de féminité qui limitent leur horizon.
Certains acquéreurs de journaux vaguement féministes ont voulu surfer sur la vague #Metoo qui a rendu le féminisme plus populaire… Mais ils n’ont pas trouvé la poule aux œufs d’or et veulent dériver vers la presse féminine.
Investir dans les médias féministes
Mais alors comment financer la presse féministe ? C’est le sujet avec lequel bataillent LesNouvellesNews.fr depuis leur création en 2009.
Plaidoyer pro domo : un journal ne peut rester indépendant et fidèle à sa ligne éditoriale que s’il est financé par ses lectrices et lecteurs via des abonnements ou des dons. Mais avant de parvenir à un équilibre, il doit pouvoir investir dans du contenu et de la communication pour se faire connaître.
Et c’est là que le bât blesse. Les personnes qui investissent dans la presse sont en général des hommes riches qui comptent sur les journaux qu’ils soutiennent pour propager leurs idées. (cf Bolloré et la progression de l’extrême droite). Les investisseurs que nous avons sollicités jusqu’ici, soit n’adhéraient pas à notre ligne éditoriale, soit nous incitaient à devenir un journal féminin pour profiter de la manne publicitaire du secteur de la mode, beauté, cuisine… Et j’avoue que je me suis vraiment lassée de les solliciter. En attendant l’investisseur.se providentiel.le, nous avançons à petits pas et comptons sur nos lectrices et lecteurs pour soutenir notre démarche par des abonnements et par des dons.
Mais je reste persuadée que l’égalité femmes-hommes dans les médias est la mère de toutes les batailles pour l’égalité. Et qu’il faudrait pouvoir inscrire en grand, dans le paysage médiatique, ce journal qui porte un regard féministe sur l’actualité. Notre conception du journalisme féministe ne se limite pas à relayer les combats féministes. Ce journalisme veut éclairer une partie de l’actualité que nos confrères laissent dans l’ombre. Ils imposent un « male gaze », un regard masculin sur l’actualité. Nous voulons partager un regard féministe.
Le regard féministe sur l’actualité
Les différences de lignes éditoriales se lisent dans la hiérarchie de l’information, le choix des interlocuteurs, les qualificatifs utilisés, les questions qui sont posées et (surtout) celles qui ne sont pas posées…
Dans les médias « mainstream » 75 % des personnes citées sont des hommes, nous voulons 50% de femmes et 50 % d’hommes. Ces médias « mainstream » interrogent les hommes sur ce qu’ils font en les sollicitant en tant qu’experts, dirigeants ou héros (sportifs), et décrivent plus souvent les femmes pour ce qu’elles sont en évaluant leur fonction décorative et leur statut de mère, « femme de », victime ou témoin anonyme… (cf études sur la place des femmes dans les médias). Nous voulons montrer des femmes actrices de leur destin.
Ils encensent des films pétris de messages misogynes, notre rubrique ciné vous fait découvrir un autre genre de cinéma. Les grands médias ont longtemps parlé de « crime passionnel » au lieu de « féminicide », longtemps interrogé les moeurs d’une victime de viol au lieu de se pencher sur le profil de l’agresseur. Ils parlent de « travailleuses du sexe », et ignorent ainsi le trafic d’êtres humains du système prostitutionnel…
En ne posant pas ou mal certaines questions ces grands médias laissent perdurer le sexisme. C’est cette tendance que nous voulons inverser. Le journalisme est performatif. (J’explique tout ça dans mon dernier livre : Journalisme de combat pour l’égalité des sexes. La plume dans la plaie du sexisme)