Accueil CultureCinéma César : et à la fin, ils triomphèrent. Foresti « Ecœurée »

César : et à la fin, ils triomphèrent. Foresti « Ecœurée »

par Isabelle Germain

Polanski récompensé. Sortie d’Adèle Haenel. Un final 100 % masculin. Foresti a eu beau dire « qu’Atchoum n’était pas assez grand pour faire de l’ombre au cinéma français », le cinéma français a fait un pied de nez aux féministes. (Ajout le 2 mars: Leur colère s’exprime)

La cérémonie des César s’annonçait électrique, elle le fut. Après que Polanski a renoncé à participer à la soirée, son équipe s’est désistée quelques heures avant le début des festivités avec un nouveau message victimaire. Dès 18 heures, aux abords de la salle Pleyel, plusieurs associations féministes ne lâchaient pas l’affaire et protestaient contre la consécration de Polanski, 12 fois nommé par une direction de l’Académie des César qui avait démissionné mi-février.

Lire : Le 7ème art se remet en question, doucement

A l’intérieur, le message féministe semblait être bien passé avec une Florence Foresti, maîtresse de cérémonie, trouvant les mots justes pour évoquer le malaise avec humour. Avant de parler de Polanski, elle bafouillait « Bonsoir, bienvenue à la cérémonie des taulards!… Euh des César. Il parait qu’il y a des gros prédateurs… Euh producteurs dans la salle. » Puis elle jouait une harceleuse jetant son dévolu sur un jeune chorégraphe : « Tu as quel âge Léo? 25 ans? 21 ans d’écart, ça va. Ça ne choquera personne ici. Tu m’attends en loge, j’ai des contrats à te faire signer. Ou alors, non tu sais quoi: tu m’attends dans la chambre d’hôtel ça sera plus simple. »

Et d’entrer dans le vif du sujet Polanski sans le nommer. Affirmant qu’elle était bien courageuse d’être là, elle a fait mine de tourner autour du pot avant d’y aller franchement : « De toute façon pour qu’on soit totalement tranquille, il faut le dire, il faut qu’on règle un dossier sinon on va avoir un souci. Il y a douze moments où on va avoir un souci. Il faut qu’on règle le problème sinon ça va nous pourrir la soirée. Qu’est-ce qu’on fait avec Roro? Qu’est ce qu’on fait avec Popol? Ne faites pas comme lui, ne faites pas les innocents vous savez très bien de qui je parle. Qu’est-ce qu’on fait avec Atchoum? On applaudit, on applaudit pas ? Il est hors de question que j’assume tout toute seule» Avant de dire : « J’ai décidé qu’Atchoum n’était pas assez grand pour faire de l’ombre au cinéma français et au reste de la sélection. » Puis elle a fait un triomphe à « Portrait de la jeune fille en feu » le film de Céline Sciamma avec Adèle Haenel pour ses 10 nominations, entre autres (vidéo plus bas). Adèle Haenel qui disait il y a quelques jours dans le New York Times « : « Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire, ‘ce n’est pas si grave de violer des femmes’ » 

Puis la soirée a avancé sans trop d’accrocs. Avec notamment deux César pour Papicha et un discours très émouvant de Swann Arlaud récompensé pour le meilleur second rôle dans Grâce à Dieu  : « Les artistes ne font pas la justice, mais ils peuvent dire des choses que le silence tente d’étouffer. »

Mais à la fin, le film de Roman Polanski a reçu un troisième prix : après la meilleure adaptation et les meilleurs costumes, vint le prix de la meilleure réalisation, un prix qui honore le réalisateur plus que le film. A ce moment là Adèle Haenel est sortie en criant « la honte ! » suivie de Céline Sciamma et de plusieurs autres personnes. Immédiatement après vient prix du meilleur film. Et ce fut un triomphe pour « Les Misérables ». Sur la scène une quinzaine d’hommes se congratulaient. Florence Foresti n’est pas revenue. Sur son compte Instagram elle a posté en très gros caractères le mot « Ecoeurée ».

« Cette société où les hommes se cooptent entre eux  » comme le dénonce La Barbe n’a pas dit son dernier mot.  Quelques hommes dominants verrouillent toujours les instances de consécration. La future Académie des César saura-t-elle évoluer ?

Ajout le 2 mars : Dimanche 1er mars, la Secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa publiait une tribune dans Libération dénonçant l’hypocrisie de ceux qui conspuent les féministes pour que «le cinéma reste une fête». «Cette phrase, toute sincère qu’elle soit, est bien connue des femmes qui ont vécu des violences sexuelles. ‘Allons ! Tu ne vas quand même pas gâcher Noël en parlant des violences sexuelles que tu as vécues. Il faut que Noël reste une fête. Sois gentille avec ton oncle’.» écrit-elle. 

Puis Virginie Despentes, qui avait été refoulée par l’Académie des César a écrit, dans Libération également,  un texte puissant intitulée « Désormais, on se lève et on se barre ».

Elle dénonce ces instances de consécrations : « « Il n’y a rien de surprenant à ce que l’académie des césars élise Roman Polanski meilleur réalisateur de l’année 2020. Quand tu confies un budget de plus de 25 millions à un mec pour faire un téléfilm, le message est dans le budget. (…) On applaudit les investisseurs, puisque pour rassembler un tel budget il a fallu que tout le monde joue le jeu : Gaumont Distribution, les crédits d’impôts, France 2, France 3, OCS, Canal +, la RAI… la main à la poche, et généreux, pour une fois. Vous serrez les rangs, vous défendez l’un des vôtres. »

Extraits «Vous savez très bien ce que vous faites quand vous défendez Polanski : vous exigez qu’on vous admire jusque dans votre délinquance. C’est cette exigence qui fait que lors de la cérémonie tous les corps sont soumis à une même loi du silence. On accuse le politiquement correct et les réseaux sociaux, comme si cette omerta datait d’hier et que c’était la faute des féministes mais ça fait des décennies que ça se goupille comme ça : pendant les cérémonies de cinéma français, on ne blague jamais avec la susceptibilité des patrons. Alors tout le monde se tait, tout le monde sourit.»  …«Alors quand Adèle Haenel s’est levée, c’était le sacrilège en marche. Une employée récidiviste, qui ne se force pas à sourire quand on l’éclabousse en public, qui ne se force pas à applaudir au spectacle de sa propre humiliation.» «Ton corps, tes yeux, ton dos, ta voix, tes gestes tout disait : oui on est les connasses, on est les humiliées, oui on n’a qu’à fermer nos gueules et manger vos coups, vous êtes les boss, vous avez le pouvoir et l’arrogance qui va avec mais on ne restera pas assis sans rien dire. Vous n’aurez pas notre respect. On se casse. Faites vos conneries entre vous. Célébrez-vous, humiliez-vous les uns les autres tuez, violez, exploitez, défoncez tout ce qui vous passe sous la main. On se lève et on se casse.»… «Votre amour du plus fort est morbide. Votre puissance est une puissance sinistre. Vous êtes une bande d’imbéciles funestes. Le monde que vous avez créé pour régner dessus comme des minables est irrespirable. On se lève et on se casse. C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde.»

 

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3 commentaires

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MARCHI Catherine 29 février 2020 - 11:57

il faut oser dire le choc que représente les misérables, récompensé, alors que les femmes y sont invisibles, ou enfermées? ou mortes? pas une au scénario, à la technique, à la musique, au montage, aux décors???? étrange non???en tout cas cette bande de mecs qui se félicitent les uns les autres ça nous fait nous poser cette question:pourquoi sommes nous comme dans un pays où les femmes sont interdites d’espace public?

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Léa 29 février 2020 - 14:17

Non, les Césars n’ont pas « fait un pied de nez aux féministes ». Ils ont fait un pied de nez aux femmes. A toutes les femmes. Toutes les femmes ne sont pas féministes et c’est leur droit et leur liberté. En revanche, toutes sont concernées par le sexisme et le risque d’agression. Et c’est bien cela qu’il faut dénoncer. Le sectarisme féministes, désolée mais non.
Quant aux Misérables, c’est un film choc un film fait par des hommes qui parle aussi d’un monde d’hommes, et c’est un grand film. Pénaliser un film fait par un violeur, pourquoi pas. Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait refuser par principe de primer un bon film fait par 100% d’hommes ou 100 % de femmes. Foresti l’a d’ailleurs souligné par sa pique à Céline Sciamma et son film « ou il manquait de testostérone », tout en faisant cette même pique au film 100% mâles des Misérables. Vous oubliez Aissa Maiga, son discours pour la diversité, et les Misérables est aussi le seul film qui aborde cette question de notre société fragmentée, qui laisse des pans entiers de sa population à l’abandon, des femmes mais aussi des hommes qui n’existent jamais autant que dans ce genre de films. Des quartiers où la condition féminine est déplorable, avec la quadruple peine sexisme / racisme / pauvreté / exclusion pour ces femmes. Les Césars sont plus sensibles aux questions sociales qu’aux questions de genre, c’est pas nouveau. Le seul acteur noir a fini sur scène à la fin et c’est à la fois une victoire, et un amer constat que n’en compter que si peu.

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anne zimmer 29 février 2020 - 16:43

Redoubler l’humiliation c’est avoir fait monter sur scène, Claire Denis et Emmanuelle Bercot, soit deux réalisatrices, pour remettre le César de la meilleure réalisation. Après avoir déroulé les nominé.e.s, vint le temps de l’ouverture de l’enveloppe, et là : la claque, un aller-retour de claques… et le patriarcat de se frotter les paluches « Non mais, c’est qui le patron ?!…Emmanuelle Bercot n’a pas, en direct en tout cas, dit l’entièreté du nom de Polanski.

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