Sur Change.org, aux femmes de prendre le pouvoir

par Arnaud Bihel

ChangeLes deux tiers des signataires sur la plate-forme de pétitions en ligne sont des femmes. Mais elles apparaissent plus réticentes à lancer des revendications.


 

Dans les premières heures de l’affaire des cris de poule à l’Assemblée nationale, c’est sur Change.org que le forum Femmes & Pouvoir a lancé sa pétition appelant à des « sanctions systématiques contre les parlementaires au comportement sexiste ». En moins d’une semaine, l’appel a recueilli plus de 15 000 signatures.

Change.org est devenu la plate-forme incontournable pour faire circuler une pétition – et un business en pleine expansion. Le site de « campagnes citoyennes pour le changement social », a vu le jour aux États-Unis en 2007. En France, où il est apparu en 2012, il revendique déjà 2 millions d’utilisateurs actifs et accueille près d’un millier de nouvelles pétitions par mois.

Une présidente, et des utilisatrices majoritaires

Depuis le début d’année c’est une dirigeante qui a pris les commandes de l’entreprise. Jennifer Dulski, 41 ans, passée par les mastodontes Yahoo et Google, est ainsi devenue l’une des rares femmes au sommet dans la Silicon Valley. Une femme aux commandes, et des femmes majoritaires quand il s’agit d’utiliser l’outil Change.org : elles représentent en effet les deux tiers des signataires des pétitions, selon une enquête menée par l’entreprise aux États-Unis1.

D’après les données, partielles, récoltées par la plate-forme, le même ordre de grandeur se retrouve en France et en Europe. En outre, « les questions relatives aux droits des femmes rencontrent un écho particulier, avec un taux d’engagement important », souligne Benjamin des Gachons, directeur des campagnes de Change.org France. Le succès de la récente pétition contre le sexisme parlementaire en est un exemple.

Impliquées, mais pas confiantes

Benjamin des Gachons met également en avant le succès rencontré par des campagnes internationales auprès des utilisateurs français. Comme cette pétition lancée au printemps au Royaume-Uni par une journaliste ayant reçu des menaces de viol sur Twitter, et relayée en France par Rokhaya Diallo. La mobilisation a payé, Twitter s’est engagé à améliorer son système de signalement (Voir : Twitter réagit enfin aux menaces de viol).

Mais si les femmes signent deux fois plus que les hommes sur le site, elles sont en revanche moins présentes quand il s’agit de se lancer : elles sont les initiatrices d’un peu moins de la moitié des pétitions.

Inciter davantage de femmes à revendiquer, c’est donc l’un des objectifs affichés de Change.org. D’autant qu’une autre statistique montre qu’elles sont plus sceptiques que les hommes quant à l’utilité de la démarche.

Selon l’entreprise, les pétitions lancées par des femmes rencontrent autant de succès que celles lancées par des hommes. Pourtant, dans l’enquête menée aux États-Unis, une femme sur trois admet qu’elle ne croyait pas, en se lançant, obtenir gain de cause. Les hommes étaient deux fois moins nombreux à témoigner de ce manque de confiance.

La force du vécu

Mais le message de nombre de pétitions du site n’est-il pas à double tranchant, en jouant sur l’émotion, voire la fibre « faibles femmes » ? Car la tactique de Change.org, qui fait sa force, est d’illustrer les revendications par des histoires personnelles. A l’image de cette pétition lancée par l’ONG Oxfam pour l’accès gratuit aux soins de santé, qui commence par l’histoire d’une mère africaine et de sa fille atteinte d’une maladie génétique. « A mon avis, l’une des raisons pour lesquelles les femmes remportent autant de succès sur la plate-forme est qu’elles savent très bien raconter des histoires personnelles », explique ainsi Jennifer Dulski, citée par le magazine Forbes. « Elles ont la volonté de partager les émotions derrière ces histoires et cela incite les autres à agir ».

Benjamin Des Gachons nuance ce discours : « Notre rôle est de donner des conseils aux lanceurs de pétitions pour qu’elles soient efficaces. Nous sommes là pour leur faire comprendre que le témoignage est le moyen le plus puissant pour faire décoller une pétition. Mais s’ils n’ont pas envie de se mettre en avant, ils restent maîtres de leur choix ». En France en particulier, note le directeur des campagnes, « les gens ont tendance à faire porter leurs revendications par des groupes, des associations. Ils oublient que leur force, c’est le vécu, et ne sont pas forcément à l’aise pour témoigner personnellement. Mais cela vaut pour les hommes comme pour les femmes. »

Une pétition personnelle sur Change.org peut d’ailleurs s’accompagner d’une autre démarche, plus collective. C’est « cette double approche d' »expert(e)s du vécu » et de construction de mouvements que nous encourageons, en particulier en France ces derniers mois », souligne Benjamin des Gachons. Exemple avec Stéphanie Lamy et son collectif « Abandon de Famille », sur la question des pensions alimentaires impayées.

Les jeunes s’engagent aussi

En plus de l’implication des femmes, Benjamin des Gachons note une autre tendance : Change.org attire de plus en plus de jeunes utilisateurs, filles ou garçons. Cela s’observe déjà aux États-Unis Deux des plus grandes victoires de Change.org en 2012 ont été initiées par des adolescentes, et sur des thématiques féministes. La pétition lancée par trois lycéennes a conduit à ce que, pour la première fois en 20 ans, une femme anime un débat de la campagne présidentielle U.S. Au même moment, une autre adolescente poussait le magazine Seventeen à cesser de retoucher les photos.

En France, les élèves du lycée Germaine-Tillion, à Sain Bel dans le Rhône viennent de publier leur pétition pour demander solennellement l’entrée de Germaine Tillion au Panthéon. L’ethnologue et résistante fait d’ailleurs partie des favoris pour intégrer prochainement le « temple de la République ». Un nouvelle victoire en vue sur Change.org ?

 

 


1/ Enquête menée auprès de 70 femmes et hommes à l’origine de pétitions « victorieuses ».

 

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7 commentaires

Lène 17 octobre 2013 - 06:41

Les pétitions, un « marché », un « business »?! Ce monde est magnifique. Cette réconciliation improbable de l’argent et de la citoyenneté me laisse sceptique. Quand en plus j’apprends que ce site est « passé par les mastodontes Google et Yahoo », cela renforce ma méfiance…

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Aude Vidal 17 octobre 2013 - 11:00

Bonjour.

Deux tiers de signataires femmes dans un site de pétitions en ligne, voilà qui est intéressant. Je me demande pour ma part si le genre des utilisateurs/rices de forums en ligne a été étudié. L’impression que j’ai, c’est qu’ils sont majoritairement utilisés par des hommes, que ce soit ceux de la grande presse ou ceux des sites plus militants. Et pas pour le meilleur !

L’exemple le plus récent, c’est ici : http://www.lemonde.fr/enseignement-superieur/article/2013/10/12/a-la-fac-briser-l-impunite-du-harcelement-sexuel_3494665_1473692.html. Quand je l’ai visité il y a quelques jours, quatre commentaires sur les cinq visibles s’acharnaient à mettre en doute l’existence du harcèlement sexuel ou l’opportunité d’en faire état. La présence ultra-majoritaire d’hommes portait un message anti-féministe évident.

Au-delà de l’agacement qu’on peut éprouver à voir tant d’hommes s’exprimer avec assurance sur des sujets où ils n’ont rien à dire ou si peu, le caractère genré de la fréquentation des forums m’interroge, je suis preneuse d’études sur le sujet !

Merci !

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taranis 17 octobre 2013 - 11:03

[quote name= »Lène »]méfiance…
Peut être est ce un « marché », un « business » nous verrons la suite pour maintenant il y des résultats concrets et des reculades, nous devons aussi surfer sur le système qui nous opprime pour le dénoncer. Sinon on peut aussi protester chacun sur son clavier , mais le poids n’est pas le même.Il n’y pas de mauvaises manières de faire entendre les sujets qui préoccupent les Femmes , nous nous sommes assez tues depuis des siècles…Ne me dites pas que vous préférez la presse féminine 😉

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taranis 17 octobre 2013 - 11:18

C est très exact Mme Vidal, c’est même pour cela que j’ai choisi un Pseudo, pour ne pas me retrouvée toute nue, le sexisme et le machisme sont partout sur les forum d’infos et en effet c’est parce que les hommes les investissent, les filles préfèrent facebook ou tweeter plus intimiste…Sur ce Forum vous trouverez des hommes qui savent mieux que nous ce qu’est le sexisme , les discriminations et surtout ils veulent fixer un code de bonne conduite du féminisme hallucinant.. Cherchez vous trouverez.
Merci de votre commentaire,car comme dans les pétitions, plus de femmes protesteront moins les machos seront sur d’eux car il n’y a pas plus lâches , je n’insultes pas il parait que cela n’existe plus !!

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Eric 18 octobre 2013 - 00:25

« l’agacement qu’on peut éprouver à voir tant d’hommes s’exprimer avec assurance sur des sujets où ils n’ont rien à dire ou si peu »

Quand on me demande ce que je fais contre les violences dont sont victimes les femmes, je cite Aude : c’est pas mes oignons, ou si peu.

Vous faites des statistiques avec des échantillons de 5 ?

Les hommes sont évidemment préoccupés par toutes les lois qui concernent l’équilibre dans les relations entre sexes, puisque par définition, dès que l’on touche à l’un, l’autre est impacté. C’est comme si les entrepreneurs reprochaient aux syndicats de s’intéresser à un projet de loi concernant l’embauche. Qui n’arrive pas à comprendre que dans « embauche », il y a deux parties ? Remplacez « embauche » par « harcèlement sexuel ».

Si on durcit la loi sur le harcèlement sexuel, on favorise les fausses accusations. C’est mathématique. Normal que les hommes s’en préoccupent.

Pour vous qui vivez sur la Lune et qui pensez que les femmes sont des saintes alors que les hommes sont invariablement des salauds, la question des fausses accusations ne se pose pas. Mais les gens qui vivent sur Terre savent que c’est une réalité dont il faut tenir compte.

http://www.leparisien.fr/laparisienne/actu-people/lilian-thuram-je-n-ai-jamais-ete-violent-avec-une-femme-17-10-2013-3234833.php

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Lili 18 octobre 2013 - 10:35

Dans le même style, un interne en médecine qui écrit un blog depuis plusieurs mois (excellent blog du reste), vient d’en faire un livre. A la fin des articles de son blog, il dit « partagez, faites connaître mon blog ».

Des femmes internes en médecine ou médecin qui ont des blogs, il y en a pléthore. La plupart du temps, elles n’encouragent pas la publicité, avouent un « je suis surprise du succès de mon blog », restent anonyme et bien sûr ne publient pas de livre.

Je ne critique pas l’homme d’avoir valorisé son oeuvre, qui est vraiment très bien. Mais pourquoi aucune femme ne fait de même?

En finira-t-on un jour avec cette culture de la discrétion des femmes?

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taranis 21 octobre 2013 - 14:49

Les bribes de discours de nos machos attitrés du site témoignent de l’émergence d’une idéologie appliquant une perspective révisionniste au paradigme d’analyse qui fait pourtant l’unanimité parmi les organismes internationaux, le discours officiel des États, et le monde de la recherche. Il s’agit de la thèse féministe de la domination masculine – qui prend acte de l’existence d’institutions, de processus, de mécanismes aboutissant à des discriminations genrées dont les femmes constituent les principales cibles Leurs pratiques de manipulation sont organisées de façon très stratégique. N’étant pas en mesure d’occulter totalement la réalité statistique, au risque de perdre toute crédibilité, ces messieurs conviennent sans difficulté de l’existence du « sexisme » : en niant toutefois que les femmes en constituent les principales victimes Ils n’hésitent pas à avancer que les hommes subissent autant, voire plus de violences que les femmes, que les chiffres sont truqués. Les données statistiques seraient construites de toutes pièces. Enfin, une tentative est parfois même mise en oeuvre pour justifier et légitimer les violences commises par les hommes sur les femmes. ll nous faut lutter contre les mécanismes et institutions, anciennes mais aussi actuelles, qui réalisent le travail de reproduction de « l’éternel masculin ». Cette lutte contre le sexisme et la domination masculine doit incontestablement être menée ensemble par des femmes et des hommes – désireux de contrecarrer les effets d’un système patriarcal qui les aliène. Mais encore faut-il que tous aient pour objectif de lutter « contre les violences exercées contre les femmes », de « briser le silence complice des hommes, de contribuer au changement des modèles Ce n’est pas le cas avec nos caricatures d’intervenant qui savent tout et se prétendent pro féministes

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