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Comment la BD libère la contraception masculine 

par Clara Authiat

40 ans qu’on parle de contraception masculine, mais les choses n’avancent pas d’un iota. Deux nouvelles bandes dessinées pourrait annoncer l’amorce d’un changement. 

« L’homme sous pilule », « Les Contraceptés » : ce ne sont pas des Unes de presse racoleuses mais les titres de deux bandes dessinées sorties à quelques mois d’intervalle, éditées pour la première chez Marabulles en avril 2022 et la seconde chez Steinkis en octobre 2021. D’un côté, une fiction, inspirée d’un récit personnel, mettant en scène les questionnements d’un couple à la recherche d’une contraception qui lui convienne et, de l’autre, une enquête journalistique qui passe en revue les différentes contraceptions proposées aux hommes, déconstruisant au passage les idées reçues. Dans les deux cas, la volonté des auteur.trices est de faire le tour de la question. Y aurait-il là un début de lever de voile sur un sujet resté longtemps ignoré voire tabou ?

Fin du silence radio ?

Les Contraceptés de Stéphane Jourdain et Guillaume Daudin, et L’homme sous pilule de Anne-Sophie Delcour, redonnent indéniablement de la visibilité à cette question. Ce n’est pas du luxe. La contraception masculine a toujours été l’impensé du dossier « fécondité » du couple hétérosexuel, faisant reposer cette charge sur les femmes. Non sans risque puisque vingt femmes décèdent encore chaque année en France du fait de leur contraception et plus de 2500 accidents thromboemboliques liés à la prise hormonale sont recensés par l’Agence nationale de sécurité du médicament. Bien sûr, il ne s’agit pas de remettre en question l’intérêt de la contraception hormonale mais de souligner que les risques engendrés ne se partagent pas. 

« Pourquoi cette pilule pour hommes dont on nous parle depuis un demi-siècle n’existe-t-elle toujours pas ? questionne le journaliste Stéphane Jourdain, auteur de Les Contraceptés. Notre livre sert à répondre à cette question, parce que la question est passionnante et la réponse encore plus ». De son côté, Anne-Sophie Delcour, journaliste elle aussi, et autrice de L’homme sous pilule, dresse un étonnant constat : « Les médecins rencontrés pendant mon enquête jugent la médecine encore trop patriarcale et inégalitaire :  elle évite toute gêne ou pénibilité aux hommes alors qu’elle tolère les désagréments voire les effets secondaires pour les femmes ». Si on ajoute le poids des habitudes culturelles et patriarcales, tous les ingrédients sont réunis pour que la situation n’évolue pas. Surtout que, si la contraception féminine est un marché pharmaceutique solide et vaste, il n’est pas certain que ce soit vrai pour le pendant masculin. Pourtant, et c’est bien la nouveauté, les auteurs de ces deux BD plaident pour un changement de mœurs. D’ailleurs, la couverture des Contraceptés met les pieds dans le plat : on y voit une bande de mecs, fiers, en slip, qui font le choix de la contraception, histoire de casser l’image viriliste qui associe la contraception au seul geste féminin. 

Quand les hommes s’y mettent… 

Écrire une BD sur la contraception masculine, c’est aussi s’emparer du sujet à titre personnel. « Quand on commence à s’y intéresser on se dit c’est quoi ces trucs de barbare à faire chauffer ses couilles pour être contracepté* et une fois qu’on devient familier on réalise que c’est pas un truc de « beatnik » et c’est assez simple à faire », constate Stéphane Jourdain. Dans L’Homme sous pilule, Anne-Sophie Delcour révèle l’intimité de Max et Lou qui ne veut plus prendre la pilule. Max cherche à se contracepter mais ne trouve aucune info claire sur le sujet. In fine, les deux livres se font l’écho d’un sujet pratiquement inconnu et le mettent sous les projecteurs.

Les auteurs, tous journalistes, auraient pu faire de leur enquête un essai ou un documentaire pour la télé. « Quand on a commencé à montrer notre travail aux maisons d’édition, on nous a prévenus que ça serait un peu chiant, se rappelle Stéphane Jourdain. On nous a alors conseillé de faire une BD, en mettant en scène nos hésitations et nos interrogations. Comme on voulait remuer la poussière et faire parler de tout ça, le format BD s’est imposé ». Avec d’autres atouts aussi : « Pour pouvoir dessiner des corps nus qui font l’amour sans que ça soit vulgaire ou impudique, il n’y a que la BD qui me permet de transmettre un message sérieux et en même temps de manière drôle », complète Anne-Sophie Delcour. 

De la BD à la réalité (et vice-versa)

Ces deux livres-là ouvrent une brèche. Ce n’est pas la première fois que la BD brise des tabous. « Dans ma ligne éditoriale, revendique l’éditrice Sophie Chédru, chez Marabulles, j’aime proposer des livres qui parlent de thématiques sociétales et font bouger les lignes ». Désormais l’avortement, l’inceste, la violence conjugale, les relations toxiques… sont des thèmes qui existent en BD et « parlent » au public, grâce à des éditeurs engagés, qui flairent l’air du temps. Nouveaux sujets, formes narratives inventives et territoires à explorer viennent rencontrer de nouveaux publics, plus jeunes, plus divers, plus inclusifs. Et si la BD nous parlait aujourd’hui du monde de demain ? 

*allusion à la contraception thermique.

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  • Pour tout savoir sur la contraception masculine : 

Les contraceptés,  de Stéphane Jourdain et Guillaume Daudin, dessins de Caroline Lee (ed. Steinkis) avec une préface. de Camille Froidevaux-Metterie. 

L’homme sous pilule de Anne-Sophie Delcour, dessin de Lucymacaroni (ed. Marabulles)

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