Accueil Eco & Social Compter le travail invisible : des voix s’élèvent dans le monde

Compter le travail invisible : des voix s’élèvent dans le monde

par Rebecca Wolozinsky

© JaneLane – Dreamstime.com

Et si le travail de production de bien-être comptait enfin ? En Chine, un divorcé paie ce travail à son ex. D’autres voix demandent la reconnaissance de ce travail invisible.

En Chine un homme a été condamné à verser l’équivalent de 6 400 euros à son ex-épouse pour les services domestiques qu’elle a rendus pendant leur mariage, rapporte un article du New York Post le 24 février dernier. Le tribunal a chiffré le travail accompli pendant la durée de leur union depuis 2015. Cette décision novatrice est la première depuis l’adoption récente d’une loi qui peut exiger des ex-conjoints un dédommagement pour couvrir les années que leur partenaire a passées à cuisiner, nettoyer, élever les enfants, soigner les parents âgés ou soutenir la famille de quelque manière que ce soit.

L’affaire a été très critiquée sur les réseaux sociaux chinois et mondiaux : 400 millions de commentaires en une journée pour dire que cette somme était dérisoire au regard des cinq ans de labeur de l’épouse qui avait dû cesser son activité professionnelle. Un avocat de la province du Sichuan, spécialisé en droit de la famille, estime que cette décision ne va pas assez loin en comparaison de ce qui se fait en matière de divorce dans d’autres pays. Il cite le cas du Royaume Uni qui prend en considération les travaux domestiques des deux parties lors d’un divorce, indépendamment de leur statut professionnel.

Travail communautaire des femmes de couleur

Autre dénonciation du travail invisible des femmes : dans le New York Times, une étude de l’économiste Nina Banks met en lumière le coût du travail communautaire des femmes de couleur. « L’activisme des communautés de couleur est une autre forme de travail négligée et non comptabilisée, un fardeau supplémentaire pour les femmes noires » explique-t-elle. L’économiste se bat pour la reconnaissance de la valeur économique de cet activisme : « En plus du travail rémunéré que nous accomplissons et du travail non rémunéré dans nos foyers, nous faisons un autre travail communautaire. Nous sommes épuisées ! » Elle a repris l’histoire des femmes noires au XXème siècle et étudié le travail communautaire non rémunéré dans des coopératives et associations fournissant des services que l’Etat néglige. Ce travail est considéré comme une activité politique, alors même qu’il contribue largement à l’amélioration de l’environnement, du logement et à l’accès à la nourriture pour les communautés. Si quelqu’un avait été payé pour le faire, cela aurait été considéré comme un travail et donc une contribution à l’économie du pays.

Un jour de travail gratuit par semaine

Autre initiative au Québec. Le gouvernement a voté une motion en mars 2020, rédigée par le Cercle des femmes parlementaires québécoises, afin de comptabiliser le travail quotidien des femmes en plus de leur profession. La députée Chantal Soucy expliquait que « « C’est environ sept heures de plus par semaine pour les femmes. On parle littéralement d’une journée de travail supplémentaire. » Selon La Presse, si ce travail était rémunéré au salaire horaire de 15 dollars, il coûterait 86 milliards de dollars annuellement à la société québécoise.

Ce travail invisible va de la gestion de l’agenda familial aux rendez-vous médicaux en passant par les courses, le ménage, la cuisine, etc. Il consomme du temps, alourdit la charge mentale et se traduit par un appauvrissement économique pour les femmes.

Double peine

Selon les données mondiales d’ONU Femmes, la situation s’est largement dégradée depuis le début de la pandémie et pourrait anéantir 25 ans de progrès en matière d’égalité des sexes. « Rien qu’au mois de septembre [2020], aux États-Unis, quelque 865 000 femmes ont quitté le marché du travail contre 200 000 hommes, et la plupart de ces chiffres s’expliquent par le fait qu’il y avait une obligation de soins et qu’il n’y avait personne d’autre dans les environs » déclare Anita Bhatia, directrice exécutive adjointe d’ONU Femmes. C’est la double peine pour les femmes qui assument un travail non rémunéré à la maison et, du coup, perdent leur emploi.

Par petites touches, le travail invisible sort de l’ombre. Mais la production de bien-être permise par ce travail est très loin d’être prise en compte dans la richesse des nations. Si le travail invisible des femmes était valorisé, il représenterait plusieurs milliards de dollars chaque année et gonflerait massivement le Produit Intérieur brut (PIB) de chaque pays. Le New York Times a chiffré ce travail invisible à 1 200 milliards de dollars en 2019 aux Etats-Unis, à peu près le poids économique de l’État de New York.

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